PAR BONHEUR, J'AI CONNU
Nouvelles d’un hier pour un demain à l’Ancienne


Si, l’expérience peut être la somme des erreurs du passé,
le rêve doit être la somme des justesses du futur


RESUME

Cette année là, la France finissait tout juste sa révolution. Pour moi citadin, parisien, et jeune lycéen, à cinq, ou six ans de mes aînés, qui pendant tout ce joli mois, ont rejeté l'ordre établi, la bourgeoisie, et le tango des grands mères, pour la pop music et Woodstock, la solidarité et la communion, pour le faites l'amour et pas la guerre, et le « de Gaulle » à la retraite, une seule chose comptait, cette année là, la réussite au "certif".
Année de la Gauloise, et de tous les changements, je ne pensais pas moi aussi en voulant jouer au "grand" et en préférant le pâté au lait, que cette année mémorable tant sur les plans politique, économique et social, serait pour moi le passage de l'adolescence à l’adulte.
Par bonheur j'ai connu, et je me souviens. En ce siècle finissant sur une fracture sociale, un désoeuvrement, et une pauvreté accrue, où les mots ; insertion, chômage, RMIstes, déficits, euro, Maastrichien, séguiniste, jupette ou baladurette et bien d'autres ont remplacé tout simplement les mots ; travail, dignité, honneur, joie, accordéon, danse, sueur, je me souviens du plus important.
Je me souviens des anciens, et des vieux, de leurs pensées, de leur moralité, et de leur respect.
Je me souviens de leur courage, de leur bonté, de leur goût à l'effort, de leur entreprise, et de leur réussite.
Je me souviens aussi du goût du pain, du lard, et du saindoux, et regrette celui du lait.
Je me souviens aussi du goût du vent et de la pluie.
Ma grande richesse aujourd'hui, repose davantage sur mes connaissances à survivre que sur ce patrimoine durement gagné.
Qui aujourd'hui serait capable d'élever des poulets, des lapins, et des cochons ?,
Qui sait les nourrir, les abattre, et les préparer ?
Qui connaît la chasse et la pêche ?
Qui connaît bien le verger, le potager, les semis, la récolte, et la conservation ?
Qui, aujourd'hui dans nos citées urbanisées est capable de se nourrir seul, et de vivre sans pollution ?
N'est ce pas là, la véritable revanche du rat des champs sur celui de la ville ?

Mais le bon sens ! combien cela vaut il en " Eurocommercialisationmondial " ? ....



CHAPITRE PREMIER

Du lait au pâté !...



Il faisait un peu frais, mais le soleil était là, le sol encore humide par la rosée du matin. Il était 10 h 15 lorsque la petite micheline rouge et blanche s'éloignait dans la campagne, dans un dernier sifflement. Hat...tencourt, Hattencourt ! avait crié le chef de gare, avant de faire signe au machiniste de repartir.
J'étais le seul voyageur à descendre et personne pour monter, d'ailleurs !...
- Tiens te voilà, me lança t-il avec son air peu commode, sous sa casquette plate à galons dorés ornée de ses trois étoiles,
- Et oui, mon général répliquais-je, - surnom donné à ce fonctionnaire mal gracieux ayant soin du service public et de ses usagers, et qui je pense n'entend plus rien aujourd'hui à Socrate, au marketing et aux clients, si bien évidemment, du fond de sa retraite, le bougre est toujours vivant !... il y a si longtemps !…
Sur le quai, je restais là quelques instants sans bouger, ma valise à la main, à respirer profondément les parfums de cet air.
J'étais en vacances par cette belle matinée de la mi juin, et enfin arrivé, après ce pénible et interminable voyage, commencé il y a maintenant plus de cinq heures.
Figé et encore abasourdi par le roulement du train, j’aperçus à une centaine de mètres, Grand-père arrivant à vélo pour m'accueillir.
Le soleil commençait à réchauffer cette merveilleuse campagne Picarde.
Après les embrassades et les traditionnelles interrogations réciproques sur la santé de la famille, ma valise était ficelée sur le porte- bagages et nous partions à pied à la maison. Les deux petits kilomètres qui nous en séparaient me semblaient longs pour le citadin que j’étais, habitué à d'autres moyens de déplacement plus rapides et surtout moins fatiguants.
Après le chemin de la gare, nous arrivions sur la "belle" route et les premières maisons apparurent. Le charcutier du village voisin était là lui aussi, présent comme à son habitude. C'est vrai que nous étions jeudi, et que ce jour indiquait comme tous les autres jeudis son passage chez nous.
A sa hauteur je remarquais que sa vieille camionnette était repeinte, et que son nom était mis en valeur sur le côté droit du véhicule.
- Salut Philibert ! lançait-il en s'adressant à mon Grand-père et se tournant vers moi, alors le Parisien, déjà en vacances ?...
Avec cette simple question, j'étais certain que tous mes copains connaîtraient mon arrivée, avant même la fin de sa tournée.
Nous longions le petit mur du cimetière lorsque le clocher sonnait la demie de dix heures. De loin, j'aperçu sur le pas de sa porte, ma grand-mère qui s’agitait à nous faire de grands signes de la main.
Je courrais à sa rencontre, tandis que Grand-père en profitait pour terminer les derniers mètres sur sa bicyclette.
Ah ! comme il était agréable de se retrouver dans cette maison, qui sentait si bon le bois, la cire et le café chaud !...
Que ces parfums mélangés, qui caressent encore aujourd'hui mes narines, ne se perdent point avec je ne sais quelle odeur exotique qui n'aurait rien d'inimitable.
Assise près de la cheminée, mon arrière grand-mère reprisait une de ses vieilles nappes qu'elle avait dû broder jadis, de ses mains.
- Hé ! mon fieu comment ça va ti, t'as fait l'bon voyage avec le ch’emin de fer !...
- Et automatiquement je haussais le ton pour lui répondre que tout allait bien et que papa et maman l'embrassaient.
Acte dont j'aurais bien voulu me passer, tant la moustache et la barbe étaient drues.
Immédiatement après ce fût le tour de la chatte Moumoune, elle beaucoup plus douce !...
Comme à l'accoutumée, et après ces embrassades, je ressortais immédiatement en direction du café voisin, qui symbole de la modernité et du progrès arrivant à grand pas, possédait le téléphone. Surement un des seuls du village !...
- Bonjour !
- Tiens te v'là déjà, ch'Parisien !...
- et oui, après les hirondelles, c'est moi !.. vous verrez qu'un jour j'arriverai même à les devancer !...
- Comment vont tes parents ? je suppose que c'est ta mère que tu veux rassurer de ton arrivée ?
- gagné !...
Il s'agissait là, d'une réplique complice, car le café également épicerie du village, vendait aussi les caramels à 1 franc (ancien) et les fameux "Mistral gagnant", que seuls les lecteurs de ma génération connaissent.
Tant pis pour les autres... après tout, "Par bonheur j'ai connu". Qu’ils écoutent la chanson de Renaud, il comprendront !…
De retour à la maison, j'ouvrais mon bagage, et sortais triomphalement les présents destinés à chacun, qui devaient "compenser" ma demi-pension pour les trois mois à venir.
Une bouteille d'apéritif pour Philibert, une chemise de nuit pour la Jeanne, et quelques paquets de tabac à priser pour sa " pique". L'autre moitié de ma pension était prise en charge par mon oncle et ma tante, en rémunération de mes "bras". C'est comme ça dans les fermes. L'on vous aime bien, mais l'on vous aine bien plus, si vous savez manier la fourche !...
A vrai dire, outre le déjeuner du dimanche, mes seuls repas étaient ceux du soir. Soupe chaude et viande froide !... Le reste de mes repas étant pris à la ferme.
Mon arrivée était prétexte à une petite fête. Grand-mère avait cuisiné depuis le matin, un lapin qu'elle avait comme d'habitude saigné elle même la veille et Grand-père avait quant à lui rapporté la traditionnelle brioche faite spécialement en mon honneur.
Habituellement celle-ci n'est fabriquée que le dimanche et les jours de fêtes, ou comme aujourd'hui sur commande spéciale de Monsieur le Maire, qui présentement était le même personnage.
Même la bouteille de vin blanc ( du Montbazillac ) remontée de la cave avait sa place sur la table. Celle-ci indiquait bien qu'il ne s'agissait pas d'un jour ordinaire, car demain le rouge, lui aussi ordinaire, réapparaîtrait.
Finie la fête pour l'arrivée du Parisien !...
Je profitais que chacun fût occupé pour allez ranger mes affaires dans ma chambre construite dans le grenier, et me débarrasser ainsi de mes vêtements de ville totalement incongrus dans cet environnement. Qui de surcroît s'agissant de mes vêtements du "dimanche", m'obligeaient à une attention toute particulière.
Philibert, lui portait son traditionnel pantalon de velours d'Amiens, marron, laissant apparaître à la taille, sa non moins traditionnelle ceinture de flanelle. Un homme robuste qui avait fait les deux guerres, grand et costaud, le quintal était très largement dépassé.
Lorsque le carillon sonnait treize heures, le déjeuner était prêt. Toujours à l'heure ancienne, celle du soleil, rythmée par les travaux des champs. Nous passions donc à table. "Ca pique" rangeait son ouvrage et dans un cri de douleur, couvrant le craquement de ses os, passait de son fauteuil à sa chaise. Installés, le déjeuner se déroulait dans la bonne humeur, Grand-père son canif à la main, n'en finissait plus de "nettoyer" la tête du lapin. La conversation portait surtout sur les questions que je posais :
- Que deviennent l'Albert et la Louise ?
- ont-ils finis les travaux de la grange ?
- ont-ils coupé la caroline foudroyée l'été dernier ?
- et René qu'a t-il semé près du lavoir ?
Je voulais tout savoir sur ce qui s'était passé depuis la fin des dernières vacances de Pâques, les gens du village, leurs bêtes, leurs champs, car même si ma grand-mère dans ses longues lettres avec mes parents, nous racontait dans les moindres détails tous ces "événements" en prenant grand soin de ne rien oublier : décès, naissance, départ, pluie, vent, travaux, enfin tout ce qui fait la vie, j'étais curieux de les entendre à nouveaux. La réalité était plus forte, plus vivante et plus réelle. J'avais besoin d'être à jour !... comme si mon absence de presque trois mois, devait être gommée.
A vrai dire, ce qui se passait était d'une grande banalité, la vie courante en quelque sorte, mais tout de même, pour être vraiment d'ici il faut savoir, car il faut raconter, et surtout commenter !...
Après ce festin terminé par de la confiture de rhubarbe, autre spécialité de la « maison », je décidais, maintenant, l'estomac et la tête bien remplis d'aller faire un petit tour au village. Le roulis du train commençait à s'estomper dans ma tête. Avez vous remarqué comme celui-ci perdure plusieurs heures après votre arrivée ?...Je sais que pour ma part il sera encore présent en m'endormant, et que ce n'est seulement que demain matin , au réveil, qu'il aura totalement disparu.
Peu de monde dehors en ce début d'après midi, les gamins du village sont encore à l'école, pendant plusieurs jours. Moi seul , "ch'parisien", bénéficiait d'une remise de quelques jours.
Je croisais le Paul, qui allait aux champs avec ses deux chevaux.
- Tiens te voilà donc de retour parmi nous !, les classes sont déjà finies à Paris !...
- Heu, oui... répondais je simplement, comment lui expliquer qu'officiellement c'était pour la fin de la semaine prochaine, mais que faute de salles pour les examens, l'on pars plus tôt pour libérer les lieux, bien sûr avec la bénédiction des professeurs, et de surcroît avec celle de l'académie !...
C'est comme ça dans les grandes villes, bien que la date fût la même pour tous.
Hé oui, j'étais de retour ! mais, pour lui je n'étais pas un Parisien en vacances pendant les mois d'été, mais j'étais bel et bien un gamin du pays, qui allait étudier à Paris. J'étais donc de RETOUR... - Dis Paul, tu sais ou est René ?
- Ce matin il fanait ses luzernes du côté de "ch’ pont" !...
Je m'empressais donc de le rejoindre, en coupant par le "Grand bois".
Pourquoi passais-je par là ?, je n'étais ni pressé, ni attendu.
Etait-ce par habitude, ou la curiosité qui montait en moi ?...
Et ce frémissement qui m’envahit était-ce la fraîcheur du sous bois ou la "crainte"d’un départ brutal ?
Instinctivement, je me mis à regarder le sol. Le layon entre ces deux parties de la forêt était assez large pour balayer du regard les côtés droit et gauche à la recherche d'une éventuelle trace de "pied".
Et oui, ma curiosité aiguisée, ou tout simplement par réflexe, me fit rechercher les "grands animaux" de chasse. Quelle joie et quel bonheur cet instant me procurait.
Les vacances, les champs, les bois, les animaux, la chasse, le soleil, le village, ma famille, les alouettes, tous étaient au rendez-vous pour me saluer, pour me dire, nous t'attendions. Mêmes ces champignons que ma main caressait, me disait « bienvenue "ch'parisien" !…
Que de parfums et de saveurs retrouvés en ce seul moment.
Je reprenais ma route en direction du pont. René était bien là. Je me mettais à hurler à pleine voix, en courant dans sa direction. Arrivé à sa hauteur, il s' arrêta et descendit de son tracteur. Ah ! que de retrouvailles, que de choses à se dire, j'en bégayais, tout voulait sortir en même temps, il se mit alors à rire.
- Alors, ch’ Parisien, arrivé ce matin ?
- Et, oui ! pour tout l'été, et bien décidé à t'embêter !...
- Tu as grandi ! dis donc, tu es devenu presque aussi grand qu'une fourche !...
- Ah ! c'est malin, c'est ton manche qui était pourri !...
j'avais droit à ce mauvais souvenir, depuis que l'année dernière, aux dernières moissons, j'avais cassé le manche d'une fourche en soulevant une botte de paille remplie d'eau. Plus de 80 kilos sur la bascule.
Depuis les allusions allaient bon train, "il tient mieux sa fourchette que sa fourche", " sous ces fourches "caudines", "il n'est pas à prendre avec une "fourche" , etc...
Malgré cette raillerie, je décidais de rester avec lui, tout l'après midi à faner la luzerne et pris donc, avec grands soins, sa fourche, afin de rassembler devant son passage le maximum de trèfle coupé. Le temps était magnifique, et le vent tiède portait dans son souffle les alouettes qui tournoyaient au dessus de ma tête. Ca s'entait bon !...
Sur le chemin du retour, René fit un détour par la cressonnière où il avait remarqué le passage de quelques sangliers.
- Dis, René, on vient faire un tour ce soir ?
Ma question ne le surpris pas un seul instant, bien au contraire il l'attendait.
- Non pas ce soir, la lune est entière, il fera trop clair.
Mon visage triste le fit sourire. Je ne pouvais cacher ma déception, mais il me promit pour une autre fois.
Nous arrivions maintenant près de la ferme
- tu viens "archiner" un morceau ?
- Oh ! oui, je meurs de faim !…
Après ce petit goûter, pas très parisien, René repartait aux champs, rejoindre ses bêtes pour la traite du soir et je redescendais jusqu'au bourg retrouver mes grands parents. Dans la maison, grand mère s'affairait dans sa cuisine à la préparation du potage du soir, poireaux, pommes de terre, moulinés à la main. Je la regardais un instant sans bruit. Ses cheveux blancs tranchaient avec sa vivacité et son ardeur. Lorsqu'elle m'aperçut, elle me demanda sans attendre de réponse, où j'avais été traîner. Oh ! elle s'en doutait bien, elle avait évidemment entendu parler de ces sangliers !... Mon récit la fit sourire et, sans autre commentaire, j'allais rejoindre mon Grand-père au jardin. En passant devant le clapier des lapins, je me mis à sourire, en pensant très fort à un jeu, sadique et pervers, qui consiste à introduire un mâle dans le clapier ou réside une femelle. Pour ce jeu un peu coquin, il faut être bien sur averti, et savoir reconnaître les deux sexe. Imaginez ce qui peut se passer ?
Après quelques reniflades, le mâle grimpe sur la femelle, tape plusieurs fois de suite une patte, puis 2 ou 3 coups rapprochés c'est fini, il se laisse tombé sur le côté. En ayant soin de ne pas se faire griffer, ni mordre les mains, vous retirer le mâle avant les 2 ou 3 coups de pattes rapprochés.
C'est terrible pour le moral de ces pauvres bêtes, le mâle vous envoi par giclées sa semence, dans toute les directions, tandis que la femelle se met à tourner en rond à toute vitesse.
Le gagnant dans l'histoire, celui qui a retiré le mâle à temps. Et le perdant me diriez vous ?
Et bien, il s'agit d'une perdante, Madame, car le mâle lui s'en moque, il s'est contenté. En pareils circonstances, il existe parfois des ressemblances évidentes avec certains bipèdes !....
Mon Grand-père était là, au fond du jardin, en train d'arroser copieusement tout un carré de salade. Il avait jeté dans le poulailler, plusieurs d'entre elles qui étaient "montées", et invitait par là même ses poules à rentrer. Il existe dans le poulailler une trappe, qui, une fois levée, donne accès directement au pré mitoyen du jardin, où les poules sortent tous les jours. De vrais volailles élevées en plein air, et en toute liberté.
- Piou piou piou !... cria t-il, suivi par des allez, allez, dépêchez vous, c'est l'heure !..., et le plus fort, c'est qu'elles arrivaient toutes en courant. Sans doute la salade toute fraîche !…
Vous avez dit qu'il n'existe rien de plus bête qu'une poule !, peut-être les vôtres ou celles de votre entourage, mais en rien celles de mon Grand-père !...
Chaque année il achetait au marché du canton quelques poussins et élevait ainsi ses jeunes poulettes, avec celles des années antérieures. Elles avaient toutes un nom, du style "Grisette" ou bien encore "Brunette" ou "Dernière", non pas qu'il s'agissait de la dernière arrivée, mais tout simplement parcequ'elle fermait la marche. Les plus anciennes étant chargées "d'apprendre" les "us et coutumes" de la maison aux nouvelles arrivées. Il régulait ainsi, la ponte, le grain, la casserole et le casse-croûte.
Un coq, pas deux, seul pour pouvoir régner en maître absolu sur la basse-cour, et pour le chant mélodieux du réveil matin. Une basse-cour sans coq, c'est comme un couteau sans lame !…
Rappelez-vous votre enfance, dans les villages, le chant du coq et des poules qui résonne, n'est-il pas merveilleux ?
Je les entend encore ces gloussements et ces cocoricos, quel bonheur !...d'avoir pu mémoriser ces mélodies, un vrai régal pour mes oreilles dans le métro, ou en plein embouteillages parisiens !...
En face de moi l'énorme cerisier, rempli de ce merveilleux fruit sucré à souhaits et à la Stendhal (rouge et noir !...) me tendait ses branches. Je m'empressais, en apercevant l'échelle toute proche, de placer celle-ci à hauteur pour satisfaire une énorme et gourmande envie soudaine.
- Fais attention aux branches surtout ! lança mon Grand-père, bien plus préoccupé par son arbre que par ma personne, mais ajoutant malgré tout soucieux :
- ne vas pas tomber !...
et tout de suite après, attrape se panier !...
J'accrochais donc le panier à l'extrémité de l'échelle, et me calais entre deux branches. Les deux mains ainsi disponibles je pouvais commencer la cueillette, autant pour le panier que pour ma consommation toute personnelle et immédiate. J'adore cracher les noyaux !...
Quelques minutes plus tard, je rapportais le panier rempli à la cuisine, et bien sûr à la vue de la couleur de mes mains, et de mon pantalon, j'eus droit aux félicitations de grand-mère.
- Bé michleu ch'travail !...t'as vu dans quel état que tu es ?...
- C'est du vert d'arbre, c'est rien, dès que j’aurai les mains propres, je me brosserai, et ça partira !...et d'ajouter
- Les cerises sont délicieuses, dommage que les merles s'en occupent !...
- Change pas de conversation, ton Grand-père s'en occupe des merles !...
- Dis, tu fera un clafoutis ?...toi seule sait les faire comme je l’aime !...
- Commence pas à flatter, je verrai si j'ai le temps demain !... pour l'heure lave toi les mains, nous passerons à table après ch'feuilleton et, en haussa la voix par la fenêtre,
- Tu viens, Philibert !...
- Voilà, ....j'arrive !...
Ah ! ce grand moment tant attendu. Le feuilleton du soir. En ce moment "L'HOMME DU PICARDIE" !...
Pour rien au monde un épisode fût manqué. Cet instant était tellement privilégié que même ça "pique" arrêtait son ouvrage et tout semblait s'immobiliser. Grand-mère, ne restait pas assise, elle se dressait derrière la table debout, ou comme si pour voir de plus près, elle s'allongeait a travers celle-ci, les coudes en avant, et dévorait des yeux les images défilantes.
Quel régal !...de les voir tous les trois passionnés, attentifs, et commentant chaque scène, un vrai bonheur.
La télé n'existait pas encore chez mes parents, c'est pourquoi ce cadre en bois noir m'attirait mystérieusement et, comme "tout le monde" mes commentaires allaient aussi "bon train" !…
L’épisode terminé, la vie reprenanit. Jeanne servait la soupe, une vraie soupe avec les légumes du jardin, moulinés à la main. Une de ces soupes dont seule les grand-mères ont le secret. Pour tout jeune que j'étais et contrairement à beaucoup de gamins de mon âge, pas besoin de me forcer. J'adorais voir monté la fumée de mon assiette, et goulûment j'avalais bruyamment. Comme chantais en ce temps là, le Grand Jacques, chez ces gens là, pas de manière !...
Bien que ma grand-mère me rappelait à l'ordre pour manger correctement et sans bruit et non comme un aspirateur disait-elle
Le dîner se déroulait avec les commentaires de l'épisode de ch’feuilleton, mais aussi avec ceux du journal télévisé, présenté par le très cher disparu LEON. J'admirais cet homme intelligent et bien élevé, qui côtoyait les rois et les princes de ce monde. Je pensais qu'il devait être très riche, et obtenir tout ce qu'il voulait !...Lorsque l'on connaît autant de monde que lui et aussi haut placé !...
A la campagne, la soupe est de rigueur à tous les repas, par n'importe quel temps, et le soir, elle est traditionnellement suivie par de la charcuterie ou de la viande de porc froide. Salade du jardin, fromages, fruits ou confiture terminent ce festin.
Après avoir aidé ma Grand-mère à débarrasser la table, je décidais de monter me coucher, bien fatigué par cette première grande journée. Je dis bonsoir à tout le monde et sorti. La chambre que j'occupais était une pièce rapportée, construite dans le grenier. Elle offrait l'énorme avantage de la liberté la plus totale, car pour y accéder, seule une porte extérieure à la maison, donnait l'accès à la montée d'escalier.
J'allais donc comme à l'accoutumé jusqu'à la grille de la rue, celle-ci n'était pas encore fermée. Seul Grand-père se réservait le droit de fermer la maison, et quotidiennement, il en profitait, et je faisais la même chose, pour soulager sa vessie, dans le pré mitoyen. Ici, tous les soirs étaient rythmés par ce même cérémonial de la "pissette" nocturne, avec en prime, le droit de connaître la météo du lendemain, grâce aux étoiles. Rien à voir actuellement avec notre regretté « Gillot Pétré National », cette météo là n'avait rien de scientifique mais avait au moins le mérite, sur celle de la télé d'aujourd'hui, d'être "presque" juste. J'étais fasciné lorsque j'urinais, d'avoir la tête dans la "Grande Ourse, ou dans le "Petit Chariot". Toute une ambiance extraordinaire, qui je vous le jure, était beaucoup plus drôle, qu'une simple porcelaine blanche !…
Bien souvent je m'arrangeais, pour boire beaucoup d'eau et de cidre en dînant le soir à table, pour pouvoir faire durer ce simple "plaisir solitaire".
Ce soir là, et compte tenue de l'heure, le ciel était entre chien et loup, et les étoiles quasi inexistantes, trop clair encore pour les apercevoir. Ce sera pour demain me disais-je en rangeant délicatement mon "petit bout" .
Je montais les quinze marches de l'échelle de meunier qui desservait le grenier. Le grincement du bois sous les pieds indiquait à ma grand-mère, dans la salle juste en dessous, ma rentrée à la maison. Les troisième, neuvième et dernière marche particulièrement "craquantes" étaient tout simplement enjambées, afin de ne pas se faire repérer, lors de rentrées tardives. L'indépendance de l'entrée, du reste de la maison, permettait, pour qui connaissait bien ces marches, d'aller et venir sans bruit et totalement incognito. Le rêve pour un gamin de 14 ans, qui commence ses humanités à la découverte de la vie. Pas besoin d'autorisation, pas besoin de rendre compte, pas de question surtout. Faire ce que bon vous semble, sans horaire, sans contrainte, sortir, voir les copains, les filles, le braco, les bitros, les bals, les fêtes, les saoûleries, les parties de cartes, la musique, la pêche, etc...
Quand je pense que la première année, il y a cinq ans, devenu trop grand pour dormir dans la même chambre que mes grand-parents, je ne voulais pas de celle-ci, car j'avais comme beaucoup de gamins, peur du noir du bruit et de la solitude. Mais quelle chance et quelle liberté aujourd'hui !..
Hier encore j'étais à Paris, enfermé, contrôlé, et totalement inféodé à je ne sais qui, ou à je ne sais quoi. J'avais l'impression qu'ici tout était simple et juste. Qu'il n'y avait qu'à travailler, pour que la vie rythmée par les saisons et les travaux des champs passe tranquillement.
Le roulis du train me reprenait et le bruit saccadé des bielles, toujours identique et cadencé ronronnait dans ma tête, toujours plus fort. Je pense que le fait d'être alité, et la fermeture des paupières favorisent le retour de ce roulement régulier.
Je m'endormais difficilement, mais la fatigue de cette rude journée additionnée à un certain énervement, eu raison de ma résistance et je sombrais dans le sommeil. Quelle joie d'être à nouveau ici, pensais-je…
Le soleil envahissait la chambre, lorsque réveillé, j'entrepris d'ouvrir les yeux. j'avais entendu le ramassage des bidons de lait, et me doutais qu'il devait être près des 10 heures. Mais ce sont ces longs coups de Klaxon répétés qui me firent me tirer du lit. J'ouvrais la fenêtre et respirais un grand bol d'air pur et frais. La journée allait être belle. - C’était bien la camionnette du poissonnier, et c'est lui qui faisait tout ce vacarme !... C'était la façon, que chaque commerçant, s'employait à faire. Il vous prévenait, Mesdames, qu'ils étaient devant votre porte et qu'il n'y avait pas besoin de cumulé 500 francs d'achats pour une livraison gratuite à domicile.
On peut se demander parfois si le soi disant progrès ne se trouve pas derrière nous !
Quand pensez-vous, vous Mesdames, qui êtes malheureusement seules à la campagne, ne conduisant pas, alors que la première supérette se trouve à 10 kilomètres ?...
Faire vos courses par internet, dans votre fauteuille préférée !…vous y croyez ?…
Je m'habillais, et descendis prendre mon petit déjeuner. Jeanne était sur le pas de la porte et achetait le poisson hebdomadaire du vendredi midi.
- Commence à faire chauffer ton lait, il à déjà été bouilli, et il est encore tiède
Du vrai lait de vache, directement du pis aux lèvres ! ( en passant d'abord par le seau, qui reçoit, puis, le bidon qui filtre, ensuite la casserole qui bout, et enfin le bol qui fume !…). Ici pas question de boire du lait qui n'aurait pas été bouilli. Le boire froid, certes, mais une fois bouilli.
Connaissez vous l'épaisseur de crème qui se forme en surface ?,
Un vrai délice ! cependant, cette année j'avais décider, que le lait au petit déjeuner c'était fini. A 14 ans, je voulais déjeuner comme les grands. Fini les tartines beurrées avec la confiture...
- Merci, mais j'en prends plus, ça m'écoeure, je vais prendre un morceau de pâté avec du pain et un verre de cidre répondais-je !...
Quand je pense aujourd'hui, à toutes ces occasions perdues de savourer du "vrai" lait de vache, qui était ni écrémé, ni pasteurisé, ni homogénéisé, ni désinfecté et ni sanctifié par toutes ces normes bruxelloises !...
Il n'existe aujourd'hui que du "faux" lait, totalement imbuvable, et clair comme de l'eau. Aucune vache de ce jour ne peut produire ce lait au goût d'antan, car même l'herbage à changé, la terre enrichie par les phosphates et autres engrais chimique, augmentent certes la production, mais rendent celle-ci totalement insipide.
Quel dommage pour notre bon goût français et la saveur de nos aliments !...
Savez vous que l'on emmène les enfants dans des fermes reconstituées, car il ne connaissent même pas les animaux qui produisent tous ces produits naturels. Ils pensent que ce sont tels ou tels GRANDS DISTRIBUTEURS qui fabriquent le lait et les oeufs, mais à aucun moment ils ne savent que ce sont des vaches et des poules. C'est tout de même terrible d'en être arrivé là !...
J'ouvrais le réfrigérateur, et restais quelques seconde en arrêt devant un magnifique saucisson à l'ail, son parfum me chatouillait tellement les narines, que je ne pus résister. C'est donc du saucisson et du pâté que je m'offris pour ce vrai casse-croûte de "grand".
Grâce à ce pâté, j'entrais en quelque sorte dans ce monde des "presques adultes"..., car hier encore, en quittant mes parents, je buvais du lait.



CHAPITRE DEUXIEME

Des pétards plein la tête


A la ferme, chez l'oncle Albert et la tante Louise (en réalité l’oncle et la tante de mon père) la première coupe de foin était terminée. Les journées se passaient maintenant dans les champs de betteraves. Pendant de longues heures, nous restions sous le soleil chaud de l'été, échine courbée et binette à la main. Nous binions toutes les mauvaises herbes ( baptisées "belle dame", je ne sais pour quelle raison ). Nous prenions chacun 3 routes, une entre les jambes, une à droite, et une autre à gauche, et nous avancions en nettoyant et coupant toutes ces "belles dames", à ras de terre. En période sèche le tronc de cette herbe devenue arbuste était si dur, qu'il fallait cogner très fort pour réussir à le couper, et fréquemment nous étions obligés d'arrêter afin d'aiguiser la lame émoussée de notre binette, avec notre pierre à faux. Ce travail était très dur. Imaginez-vous, pendant 8 à 10 heures, courbé en deux et marchant parfois sous un soleil de plomb, parfois sous une pluie d'orage violente !...
En entrant dans le champs le panier de provisions était soigneusement mis au frais, sous plusieurs larges feuilles de betteraves. Cidre, eau et café froid alternaient, avec nos allers et retours dans le champs. Nous étions en général tous les quatre, mon cousin René, sa soeur Maïté et néanmoins ma cousine et ma tante Louise.
Mon oncle Albert nous rejoignait parfois, lorsque les autres travaux obligatoires étaient finis. C'est ainsi qu'il arrivait plus tard et partait plus tôt, rythmé par les traites quotidiennes du matin et du soir.
C'est dans la joie et la bonne humeur que nous avancions à l'assaut de ces hectares de plaines. La binette à la main, la fleur aux dents, et la chansonnette aux lèvres. Nous passions ainsi des heures, pendant des journées ensemble, en bavardant de tout et de rien, en chantant, en nous chamaillant, en nous battant, en nous coursant, et en nous émerveillant. Je me redressais de temps à autre, pour d'une part remettre mes reins en place, mais aussi pour les regarder travailler durement, sans jamais se plaindre. Toujours dans la joie et la rigolade. Parfois pendant de longs silences, mon esprit s'évadait, et rêvassait à d'autres cieux, à d'autres rivages.
Bien vite celui-ci revenait là ou il devait être, c'est à dire à la terre. Cette terre que j'aimais avant tout. Celle qui fait de vous un HOMME, un vrai, un costaud, un dur au mal mais un tendre au coeur.
Je reconnais encore aujourd'hui ces hommes, même en ville et déguisés en habit, car ils ont un coeur énorme, gros "comme ça" J'aimais aussi regarder les alouettes voltiger au dessus de nos têtes, leur chant perçant berçait mes pensées. C'est un peu comme les mouettes en pleine mer, elles indiquent souvent la présence des marins sur leur bateau, chez nous, c'est celle des paysans sur leur terre !...qu'elles indiquent.
- Un lièvre, s'écriait René, tout d’un coup !...
- Regarde le, (en pointant sa direction du doigt !...)
surpris, je redressais la tête et vis s'éloigner ce magnifique "capucin", qui devait déjà faire au moins ses sept livres.
- J'ai le gîte !..., et il est tout chaud continua t-il, en tâtant de sa main, la terre devant ses pieds.
- Nous reviendrons le chercher à l'ouverture répondis-je
- sans problème, lui et ses frères répliquait René, j'en connais d'autres...
Les journées se passaient ainsi, tôt le matin, et tard le soir. Pas de mécanisation possible pour arracher ces saloperies, qui poussent au pied de la betterave, et l'empêche de se développer normalement.
Seul le coup de binette ferme et adroit, avait le dernier mot sur cette herbe folle.
Les pauses casse- croûte du matin et de la fin d'après midi (9h et 17 h) se font bien sûr sur place, mais le repas de midi (13 h à la montre, mais 12 h au soleil) lui se prend à la ferme, à table, et chaud, au moins la soupe !...
Un repos d'une heure, ni plus ni moins, et ça par n'importe quel temps et n'importe quelle saison. La rigueur ancestrale des traditions des hommes de la terre, sans doute !...
Demain c'est 14 juillet pensais-je. Ce sera un grand jour. Gamin, j'attendais avec impatience cette journée, dont l'après midi tout entier nous était consacré, par toute une série de jeux, qui étaient encouragés et récompensés, par quelques piécettes de monnaie.
Ch'Maire aussi attendait. Philibert était assis devant son bureau, en train de lire le papier que venait de lui apporté ch'garde champêtre.
- Dis, tu as l'air préoccupé, lui demandais-je ?
- Non rien de particulier, tu vois je suis en train d'apprendre le nom des bons élèves qui auront leur prix demain.
Comme chaque année c'est Monsieur le Maire qui remet, en présence de Monsieur l'instituteur, également secrétaire de mairie, le livre qui récompensera les meilleurs.
Cette remise des prix avait lieu juste après le défilé des anciens combattants devant le monuments aux morts, et juste avant le traditionnel vin d'honneur.
- Il y en à beaucoup ?
- Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept,
- c'est tout ? surpris par ce faible chiffre,
- Oh tu sais c'est pas comme à Paris ici, il n'y a plus beaucoup de gosses, et la commune n'est pas bien riche !...
- Je suis sûr que tu les connais déjà par coeur ?
- Presque, mais je m'étonne de voir le fils VALENTIN, son père est bête comme un cochon !...et les chiens ne font pas des chats !...
Connaissant bien Guy, et par la même aussi son père, je savais que mon Grand-père était de mauvaise foi. Cette rancoeur, envers cet homme venu d'ailleurs, datait depuis bientôt 25 ans, depuis la fin de la dernière guerre.
Les ragots allaient bon train le concernant. Il était tout simplement soupçonné d'avoir "trafiqué" avec les "boches", (comme l'on disait encore ici) du marché noir en quelques sorte. Il était coiffeur de son métier, toujours très propre et parfumé, et malgré les dires de mon Grand-père, très cultivé. Il marchait toujours très droit, fier et très digne bien que chômeur, car personne ne se faisait couper les cheveux chez lui. Sa famille nombreuse, de sept gamins, garçons et filles étaient tous impeccablement tenus.
- Je pencherais davantage pour un "tel fils, tel père, répliquais-je, voulant laisser ainsi une chance à l'hérédité familiale !… et justifier de ce fait l'intelligence du père. Le fils n'était-il pas primé !...
- Et, si même, tu trouves son père stupide, Guy n’est absolument pas obliger de lui ressembler.
Bref, je n'allais sûrement pas réécrire l'histoire, il y avait belle "lurette" que les dés étaient jetés...et les opinions faites, et tant pis pour la vérité, après tout.
Mon Grand-père mettait un point d'honneur à chaque cérémonie, à discourir sans note. Il apprenait à l'avance uniquement les noms et les dates à retenir, mais pour le reste, rien n'était préparé.
Tout improvisé, sans aucune hésitation, sans bafouillage, et dans un français, que bien des grands hommes politique d'aujourd'hui, lui envierait. C'était ça le Grand-père, rien que du direct et du naturel, avec des mots justes, avec juste ce qu'il faut d'émotion.
Retraité de la gendarmerie Nationale au grade d'Adjudant chef, il en imposait tout naturellement, et simplement. Ses cheveux blancs, son intelligence, et son charisme lui permettaient de convaincre, sans imposer, tout en douceur mais avec fermeté. Il n'aimait pas bien répéter les choses.
Si on le lui redemandait ce qu'il venait de dire, il feignait de ne pas entendre ce rappel, et continuait sa conversation. Tant pis pour celui qui n'avait pas compris ou entendu. Dans son esprit et par correction, il ne fallait jamais faire répéter les gens, car si l'on porte intérêt à ce qui ce dit, nul n'a besoin de faire répéter.
Ses "statuts" lui ouvraient pas mal de portes, mais il n'en forçait aucune.
Premier magistrat de sa commune, puisque élu Maire et Professionnel libéral, puisque Agent Général d'Assurance ayant créé son propre cabinet, (refusant ainsi par fierté l'emploi dit "protégé", proposé à sa sortie militaire)il cotoyait beaucoup de monde et personnalités diverses.
Officier retraité de la gendarmerie et Ancien Combattant plusieurs fois cité, il refusait les honneurs. Pour lui un héros était un inconscient ou un imbécile chanceux. Connaissant bien la nature des hommes, il ne croyait pas trop à la bravoure spontanée.
Je me souviens d'une conversation, qu'il avait eue avec mon oncle. Le préfet voulait lui faire obtenir la Légion d'Honneur, oh ! comme simple officier seulement, mais voilà, pour obtenir celle-ci, il faut la demander officiellement, avec l'accord du récipiendaire. Or, mon Grand-père, n'était pas homme à réclamer quoi que ce soit, il aurait tout simplement répondu :
- si vous croyez que je la mérite, vous me la donnez et je l'accepte, s’il faut que j'en fasse la demande, point ne le ferais-je !...
J'imagine que Monsieur le Préfet est reparti, avec ses élans, car de médaille il n'en fût plus jamais question. Bof ! disait il, je préfère ma rosette à moi ( peut-être faisait il allusion aux accroches coeur perdus ; paroles de la célèbre chanson de Georges Brassens...) car le Grand-père, avait une réputation de sacré polisson. S’il aimait la rigueur, il en préférait sans aucun doute les femmes, car le coup de canif au contrat, il y avait bien longtemps qu'il l'avait porté... Né en 1898, il allait allègrement vers ses 70 printemps, et toujours gaillard, entreprenant et courtisan le papi...
Chevauchant sa grosse moto, vêtu de sa veste de cuir doublée en fourrure, de ses gants, et de son casque, son arrivée bruyante était très remarquée. Il adorait ça. La moto avait fait partie de sa vie, tant sur le plan professionnel, comme gendarme motorisé, que sur le plan personnel. Les seules années sans sa moto, furent celles passées en Corse. Six ans, où il avait abandonné celle-ci pour le cheval.
Il est vrai que pour chasser les bandits dans les montagnes, l'animal de chair était beaucoup plus efficace, que son cousin d'acier. Hormis cette seule infidélité, il s'est toujours déplacé à moto, avec la Jeanne derrière. Jamais il n'a possédé d’automobile. Plus nombreux, avec ses enfants, il prenait les chemins de fer, comme il disait. Il est vrai que lorsqu'il les fréquentait, il y avait plusieurs petites compagnies régionales et privées. Peut-être est ce là, la solution à notre grande Compagnie Nationale d'aujourd'hui.
Diviser, en une multitude de petites compagnies comme naguère, plus proche du terrain et de ses client, et non au service des usagers, via Socrate !...Responsable mais pas coupable disent certains, Coupable certes, mais pas responsable disent les autres !… Je pense qu'un bon coup de pied au cul à la CGT, remettrait les pendules (celles des gares) et la ponctualité (celle des trains) à l'heure juste.
Ah! si les anciens voyaient ça, pauvre France, une société d'assistés, et d'irresponsables, voilà ce que nous avons tous fabriqués, avec notre "sensiblerie" complètement dépassée. Nous ne savons même plus reconnaître le bien du mal, et pour nous éviter de châtier comme il se doit, nous préférons chercher des raisons, voire de les inventer, pour expliquer et excuser toutes ces erreurs et tous ces maux, ainsi que ces sinistres individus. Nous excuser parfois nous mêmes de nous être pris pour des adultes, dans un monde que nous ne méritons plus. La situation est grave Grand-père, où que tu sois, apporte nous ton bon sens, et redonne nous le sens de tes valeurs. Celles de la terre, et du travail bien fait. Celles des saisons, et du pain bien cuit. Celles des saveurs, et du sel blanchi. Celles de la vie et de l'amour, celles de la mort, et du repos éternel !...AMEN
Le carillon de la salle, sonnait huit heures, lorsque je me réveillais. Je me levais d'un bond, et ouvrit la fenêtre, pour vérifier les dire de mon Grand-père sur la météo annoncée la veille au soir lors de la sortie "pisette". Il faisait doux et beau. Tant mieux pensais-je, tantôt il fera chaud et la fête n'en sera que plus belle. Un 14 juillet à la campagne, vous vous imaginez ce que cela veut dire ?
Rien de comparable avec ce qui se passe dans nos villes. Que de la joie, et de la bonne humeur, et rien que de la fête toute la journée.
Je descendis déjeuner et me laver. Grand-père avait déjà installé sur la porte de la grille, son drapeau Bleu, Blanc, Rouge. Un vrai patriote. "Gaulliste" de la première heure, pour rien au monde, il aurait omis cette levée des couleurs !...
Je le retrouvais en train de se raser de près. Aujourd'hui était une journée importante pour lui, et surtout très bien remplie. ( même du côté de l'estomac !... ) La Jeanne très affairée dans sa cuisine à préparer le repas de midi me lança :
- Lorsque tu sera prêt, tu iras chercher le pain, quatre "joquaux" et les 3 brioches que j'ai commandées hier, des longues !... - tu en feras trancher deux seulement, la troisième je la garde pour demain, entière, elle séchera moins vite !...
et tu les feras mettre en compte comme d'habitude...
- Oui, grand-mère
- Tu ne feras rien tombé !...et n'oublie pas le sac, pour le pain
- Non, grand-mère, oui grand-mère !...
Bien que le boulanger du village, ne soit guère éloigné de la maison, c'est à "mobylette" que je me déplaçais, et que je m'y rendit. Pas question de marcher à pied. C'était la première année, à 14 ans, que j'avais droit au vélomoteur de mon cousin René, qui venait de réussir son permis auto. Jusqu'à cette année, c'est à vélo, que j'allais travailler à la ferme, me balader, à la pêche, à la ville voisine, et même au pain...
Des milliers de kilomètres j'ai du faire dans les alentours pendant toutes ces années. Mais aujourd'hui j'étais bien décidé de "faire voir" la différence avec ces tch'iou !…
Je n'étais plus un gamin, mais un homme,(enfin presque) et tout ce qui pouvait me "vieillir" était le bien venu. Rouler à mobylette signifiait à tout le monde que j'avais obligatoirement plus de quatorze ans, et d'ailleurs compte tenu de mon physique grand et fort, je passais généralement pour plus de dix sept ans.
Le rendez vous était fixé à 11 heures, devant le monument aux morts pour la cérémonie officielle. Nous étions déjà très imprégnés du défilé aux Champs Elysées retransmis par la télévision. Mon oncle Albert était là, ainsi que son frère Saint-Ange, venu tout spécialement au "pays" pour la journée. Pour rien au monde il n'aurait raté celle-ci. Elle faisait partie des traditionnelles visites annuelles à rendre à la famille, voir sa mère, sa soeur, son frère, allez au cimetière et entendre le prénom de son frère jumeaux tombé aux champs d'honneur.
Son "canon" de blanc à la main, et la rosette au veston, il commentait avec beaucoup de précisions les armements et les troupes, passés en revue. Il savait presque tout, il parlait aussi bien des chars, des avions, des missiles, que des uniformes, des fourragères, des faits d'armes et des citations des régiments. Pour eux, ces connaissances étaient tout à fait normales, et cela m'impressionnait, moi qui ne faisait aucune différence, hormis la taille, entre un chasseur et un bombardier, et entre un canon de 116 et un canon de 270. Mon ignorance les faisait sourire, et ils continuaient de plus "belle" leur conversation technique. Le carillon sonna trois fois le quart d'heure de 10 h 45. Philibert se leva et vida d'une traite son troisième verre de blanc. ( des petits verres !... )
- On y va dit-il..., et nous partîmes immédiatement en direction du monument aux morts pour la cérémonie commémorative.
A la fin du onzième coup qui tintait du haut du clocher de l'église, Grand-père prit la parole, pour un discours très solennel, rappelant les souffrances du village et les sacrifices de chacun durant les deux dernières guerres. Il terminait par une longue litanie, égrenant ainsi le nom de chaque ‘disparu’ inscrit sur le monument, suivi d'un "MORT POUR LA FRANCE"!... La fanfare du village présente, roulait ses tambours, et les trompettes sonnaient. Cette "sonnerie aux morts" avait quelques choses de très émouvant, et de très prenant. Les Anciens étaient tous là, les drapeaux en bernes, appuyés sur leur estomac. L'émotion était si forte et vive, que même 25 ans après la ‘dernière’, beaucoup d'entres eux pleuraient encore. C'était comme ça tous les ans !...
Les sapeurs pompiers étaient tous présents, au "garde à vous" devant leur Lieutenant. Grand-père accompagné par ce dernier, passait cette petite troupe en revue. Tout brillait et l'autopompe qui faisait la fierté de la commune, était astiquée et admirée de la quasi totalité de la population présente. Même l'ancienne était admirée, non plus pour ces prouesses techniques dépassées, mais parce qu'elle est en bois, et attelé derrière un cheval.
Après quelques citations, promotions et les discours glorieux à la mémoire de chacun, (qui emmerdent génralement tout le monde, sauf les intéressés), le signal était donné, pour se rendre à la salle des fêtes, ou les Madelons s'activaient à servir le vin d'honneur. C'est tout de suite derrière la fanfare municipale et les pompiers que les "officiels" emboîtaient le pas, suivi du reste de la population. Un joli cortège pour allez assister à la remise des prix des gamins du village, qui fût très vite expédiée. Seul l'instituteur prit la parole, pour récompenser officiellement le bon travail des élèves studieux. Grand-père se contentant de remettre le prix, avec pour seul commentaire : - "Bravo, et avec mes félicitations, jeune homme !..." je m'interrogeais sur l'intérêt d'avoir appris par coeur la veille, le nom de chacun. Enfin bref !...
l'important pour l'heure, était de boire des "canons", de parler fort et de chanter.
A treize heures, la fête battait son plein. Les Madelons se faisaient pincer les fesses comme chaque année par les Anciens, qui pour beaucoup d'entre eux, ne se souvenaient plus pourquoi, mais qui par contre, rappelaient à certain gaillards au regard concupiscent, bien des souvenirs. Les réprimandes ou interdictions verbales formulées par certaines n'étaient bien souvent qu'une simple invitation à recommencer !... Le vin rouge et blanc, avait maintenant disparu des bouteilles, qui par transparence ne laissaient plus apparaître que la couleur du verre. La commune avait fini de régaler. Le budget était épuisé, mais chacun attendait, les choses sérieuses. Comme à l'accoutumée, le Philibert invitait tous les nombreux "restants", à boire l'apéritif au café du village. Et bien évidement sur ces deniers personnels. C'était là, ses seuls frais de campagne électorale, renouvelés le jour de la fête du village, le deuxième dimanche de septembre, et le onze novembre jour de l'Armistice.
C'est donc à une bonne trentaine de participants que nous nous retrouvions à ch'café de ch'gare. L'ambiance qui « montait » devenait de plus en plus "chaude". Entre les pompiers et les Anciens, les Madelons étaient de plus en plus rouge (surtout aux fesses). Les souvenirs mêlés aux histoires à soldats et à boire donnaient le ton, avec le jaune délavé du Pastis qui coulait tout droit dans les gosiers. Présent, comme chaque année, ce n'est plus un lait fraise que je buvais, mais UNE TOMATE, comme ils disent. C'est la même chose, l'eau remplace le lait, la grenadine la fraise, et on ajoute juste une dose de Pastis en plus. Entre nous, je peux bien l'avouer aujourd'hui, tellement meilleure, et tellement proche de la couleur du lait fraise !... presque inaperçu le verre de ch'Parisien !...
Le Philibert toujours très digne, même dans l'ivresse, pavoisait du résultat des dernières élections, et affichait très clairement son "Gaullisme" et sa préférence à droite. Beaucoup des riches agriculteurs invités partageaient ses idées, sauf son beau-frère Saint-Ange, communiste depuis la libération. Les conversations étaient très animées, et le débat parfois très houleux. Les empoignades étaient musclées, mais toujours respectueuses. N'avaient ils pas combattu tous ensemble, pour la seule cause de la Liberté ?
Pendant ce temps,j'avais repéré une très jolie Madelon peu effarouchée par la présence et les grivoiseries de tous ces hommes. Je m'approchais insidieusement auprès d'elle. Je ne la connaissais pas. Elle n'était pas du village, mais d'un patelin voisin. Je savais qu'elle s'appelait Annie, pour l'avoir entendu, et c'est tout. Les trois ou quatre "tomates" absorbées me rendaient euphorique et très sûr de moi, et j’osais ainsi, ce que je n'aurais peut être jamais entrepris sans ce remède miracle, qu'est l'alcool.
Comme au "cinoche", comme les copains, j'étais en train de draguer !...et compris rapidement malgré mon manque d'expérience en ce domaine, que je ne rendais pas cette jeune personne indifférente. Bien que vraisemblablement mon aînée, je restais et de loin, son contemporain le plus proche, dans cette assitance.
L'heure était venue de la séparation, chacun rentrant chez soi déjeuner, un peu éméché il est vrai, mais le repas aura vite fait de faire digérer ce petit abus, et un bon "somme" complétera pour certain, la remise en forme.
La fête en était pas finie pour autant, et celle-ci continuait toute l'après-midi sur la grande place avec les jeux pour ces tch'iou et ces tich'iou.
- Vous venez cet après-midi demandais-je à Annie ?
Je ne sais pas, ce soir pour le bal, oui, mais pour les jeux...peut-être !...
Je n'insistais pas, bien heureux de savoir qu'elle sera au moins là ce soir, pour le bal, et je me contentais du "peut-être" par peur d'essuyer un refus.
- Bon appétit, et peut-être à tout à l'heure lançais-je !
Ma cousine Maïté, présente à la "post-cérémonie" car Madelon, et donc de service, me dit en souriant :
- Bravo le Parisien !...tu te débrouilles pas mal, elle est sympa Annie !...tu sais, j'ai remarqué ton manège !..
- Euh, oui bafouillais-je un peu gêné, elle est sympa !..., tu sais quel âge elle a ?
- Annie !, oui bien sûr, elle a mon âge !...dix sept ans !...elle était en classe avec moi. Elle habite Hallu, et dois travailler à Amiens. Elle prend ch'train tous les jours !...
Sur le chemin du retour, les chiens agacés, aboyaient à chaque pétard qui claquait, et j'en avais plein les oreilles. Mon coeur lui battait fort à chaque pensée, et envahissait toute ma poitrine. plus de place pour l'oxygèe !...ma respiration haletait. Quant à mon cerveau, il raisonnait si fort à chacun de mes pas que j'en avais plein la tête. Ou diable étais-je ? Entre le bruit, l'alcool et mes émotions, il me semble que cela faisait beaucoup de "pétards" à gérer tout d'un coup et au moins deux à retardement. Vivement ce soir pensais-je. Des pétards plein la tête, le Parisien !...
Il était passé dix huit heures, lorsque je me réveillais dans ma chambre, tout éclairée par le soleil. J'étais en "nage" tout en sueur, et frissonnais de froid. Mes tempes battaient et ma tête voulait exploser. Je restais étendu sans bouger, j'avais l'impression que les murs de ma chambre tournoyaient en une ronde aussi folle que celles des hirondelles que j'apercevais par la fenêtre.
Une odeur nauséabonde, et incommodante, pénétra mes narines, une odeur de vomi. Effectivement en me redressant, j'aperçus que j'avais bel et bien été malade, mais par reflexe sans doute, j'avais eu le temps "d'emprunter" la "caisse" de la chatte. Je ne me rappelais plus de cette scène, ni même celle d'être venu me "jouquer". Que c'était il passé ?
Je décidais dans un terrible effort de me lever et d'aller ouvrir la fenêtre, l'odeur qui régnait dans cette pièce devenait de plus en plus insupportable.
Annie ? pensais je tout d'un coup !...était elle venue cet après midi ?
J'étais dans un piteux état. L'air tiède du dehors me faisait du bien. Que vais-je raconter à grand mère ? Comment va t-elle réagir ? Je ne pouvais pas rester coucher plus longtemps. Je descendis avec en prime la caisse de la chatte, et me dirigea immédiatement au jardin, saisi le tuyau d'arrosage, et nettoyai ainsi les "commodités" du félin. Une bonne chose de faite. Ensuite ce fût mon tour. A la buanderie, je me fis couler une bassine d'eau froide, bu pas moins de dix verres d'eau, rangeai mon linge sale et me lavai. Cela allait déjà beaucoup mieux. Habiller avec du linge propre, et toujours à la dernière mode parisienne, j'allais au devant des ennuis, affronter les questions de la Jeanne.
- Bonjour !
- A te v'là toi, tu n'étais pas triste à voir tout à l'heure !...
- Ah bon !
- Tu ne te souviens plus ?
- Non, pas franchement
- C'est du propre, à ton âge de rentrer saoul comme un cochon, tu vas voir quand ta mère saura ça
- Pourquoi ces menaces ?
- Un, elle n'est pas obligé de le savoir, Deux, j'étais avec Grand-père, et je n'étais pas si saôul que ça. La preuve je suis bien rentré !...
Oh, parce que ton Grand-père connait bien le chemin, et a quelque peu l'habitude, mais c'est quand même moi qui t'ai mis au lit !...
Ah bon, ou est-il Grand-père ? m'inquiétais-je et voulant aussi faire diversion
- Il est aux "jeux" ch’ur ch’place avec ch'ez gosses, tu veux une tisane ?
- Une tisane !... euh non, pourquoi faire ? je ne suis pas malade tu sais
- Tu es pâle comme un linge, prend donc du café çà te réveillera et met y du sel à la place du sucre, paraît que ça "dé-saôule"
Pas contente la grand-mère, pensais-je !…
- je pars, lui lancais-je et sans attendre de réponse, je pris ma mobylette pour rejoindre le Philibert. Le vent était mon allier, et en allongeant un peu le trajet, par un détour, c'est quasiment en pleine forme que j'arrivais à la place, le visage fouetté, mais frais.
Je retrouvais les mêmes occupations que l'an passé. La bassine remplie de farine, dans laquelle l'on à mis une pièce de cinquante centimes, et qu'il faut récupérer avec la bouche, les mains attachées dans le dos, ou encore, sur une planche en porte à faux, un sabot rempli d'eau, avec bien évidement à l'intérieur une autre pièce, qu'il faut avec le pied faire bondir au dessus d'une corde tendue et rattraper le tout en essayant de se faire arroser le moins possible. La course dans les grands sacs de pommes de terres en jute n'est pas mal non plus, il faut avancer le plus rapidement par bonds successifs. Le traditionnel tir à la corde, beaucoup de cris et d'encouragements sont nécessaires. Egalement au rendez vous le concours de tirs à la carabine réservé aux "grands", la course à pied, dont la distance est changeante en fonction de l'âge des concurrents. Tout cela était maintenant fini, mais j'imaginais bien ce qui c'était passé.
La distribution de brioches, et de pièces à chaque participants allait commencer. L'instituteur, râleur, comme à son habitude, voulait une seule file indienne, et c'est donc en toute bonne logique, comme dans la cour de l'école que tous les gamins se mirent en rang et avancèrent les uns derrière les autres. La bonne humeur était toujours présente, même quand la rigueur était demandée. Quand est-il aujourd'hui, existe t-il encore de la rigueur quelque part et pour quelle que chose ? je crois que le laxisme et la ‘sensiblerie’ dans lesquels nous sommes tombés, et qui existent aujourd'hui, feraient se retourner bien des Anciens dans leurs tombes.
Les divertissements de l'après midi touchaient à leur fin, au fur et à mesure que l'heure avançait. Les enfants avaient eu leur goûter et leur fête, tout comme les Anciens avaient eu leurs apéritifs et leur fête le matin.
Chacune des générations avait trouvé son bonheur et ses joies dans cette journée. Restait après le dîner le grand bal qui avait, outre le mérite de divertir, celui de réunir et de faire danser toutes ces générations entres elles. Car quoi de plus comique que de voir un Ancien danser le rock, ou de voir un jeune danser un paso ou un tango ! je peux vous assurer que la Jeanne sera présente ce soir, non pas pour la danse, bien que la valse soit comme ses ficelles* sans secret pour elle, mais surtout pour regarder les autres, et la façon dont elles étaient "endimanchées". Et plus méchamment entres elles, la façon dont elles secouaient leurs "panier à crottes", comme elle disait ! tout un poème !...
C'est à 21h30, que ch'Maire et Annie ouvrirent le Bal, par un magnifique tango, et, qui après quelques instants et quelques "passes" seuls sur la piste, furent très vite rejoints par plusieurs dizaines de couples. Le charme de l'accordéon, et du rythme, incitait tous ces corps à bouger. J'avais moi-même envie d'être sur la piste et de danser, de rentrer dans une sorte d'état second, d'être complètement imprégné par cette musique diabolique. Mais voilà, Grand-père avait un goût très prononcé pour les femmes, surtout les jeunes femmes, à son âge, bien des souvenirs devaient lui revenir. Mon « rendez-vous » étant donc en main, et entre de bonnes mains, et ne voulant pas, au risque de compromettre l'avenir, me faire insistant, je restais près de la buvette à dévisager les couples formés pour la circonstance. Comme ils dansaient bien, pensais-je, les femmes avaient revêtu leur dernière toilette à la mode, celle censée être bien sûr la plus belle. Même les talons aiguilles étaient de sortie. La femme de ch' premier Adjoint de mon Grand-père, était une belle femme bien élancée, aux jambes fines et aux mollets galbés. Bien soignée, elle n'avait rien à voir avec ces autres femmes de cultivateurs, qui chantent le dimanche à la messe, et qui, même avec beaucoup de soins, n'obtenaient jamais ce petit plus que seule cette femme faisait passer. Sa façon de marcher, de parler, son parfum, sa personnalité, tout en elle exprimait la séduction et le désir. Elle avait quelque chose que les hommes remarquent, et ce soir fût pareil aux autres cérémonies. Sa longue robe moulante et fendue sur le côté laissait entrevoir suffisamment pour deviner la suite. Ses seins mis en valeur par un généreux décolleté plus que plongeant étaient convoités par bien des regards. D'ailleurs certains ne s'en privaient pas. Une trentaine d'année au moins nous sépare, mais de toutes les femmes présentes, c'était elle la plus belle, et la plus séduisante. Je crois tout simplement que du haut de mes quatorze ans presque quinze, j'étais déjà très sensible à son charme féminin, et amoureux d'elle.
Son mari, était bien trop occupé par sa musique pour faire danser son épouse. Accordéoniste de ‘première’, il passait toute la soirée à jouer. C'était lui le meneur de l'orchestre, les trois autres musiciens, batteur, guitariste et saxophoniste, suivaient. L'ambiance c'était lui qui la créait par ses choix de danse et de morceaux choisis. L'accordéon, et le musette, voilà au moins deux médicaments efficaces contre le stress de nos villes. Je ne connais rien de tel qu'un bon paso doble, ou qu'une bonne marche bien interprétée à l'accordéon, pour remédier à bien des maux.
Dommage que nos banlieues ne soient plus ni gauloises ni ouvrières, car ce médicament savamment dosé relève du miracle. Le musette et l'accordéon, rimeront toujours avec Travail, Famille et Patrie. C'est comme ça que l'on relève un pays totalement installé dans la déprime et la sinistrose. Il manque aujourd'hui pour avancer, le goût de la fête qu'avait les anciens. Il faut opposer et associer aux mots ECONOMIE, TAUX, INFLATION, RECESSION, TAXE, IMPOTS, COTISATIONS, les mots JOIE DE VIVRE, TRAVAIL, DANSE, MUSIQUE, TANGO, BAL, Voilà le remède ACCORDEON, MUSETTE et FETES, et la casquette en arrière ça tourne, tourne, tourne bien ( merci à Michel Sardou, pour ces quelques mots et à Jack Lang pour la fête de la musique).
Gabriel, le meneur à l'accordéon mais aussi le mari de mon fantasme, avait tout compris lui. C'est par série de trois qu'il fonctionnait, trois tangos, trois paso, trois valses, trois slow, trois rock, une marche, et un pot pourri, et hop ça repartait à peu près dans le même ordre, pendant presque huit heures durant. Quelle ambiance, tous les plus grands succès des accordéonistes, et les dernières variétés à la mode, un vrai bonheur d'être présent.
Pendant qu'Annie dansait toujours avec Grand-père, je suivais discrètement et amusé le "manège" des garçons. Ici ce ne sont pas les chevaux qui tourne en rond, mais les mâles non accompagnés en quête d'une cavalière. Chacun s'adressant sélectivement - selon ses critères - aux filles assises sur les bancs.
- "vous dansez Mademoiselle ? "
Les réponses étaient, pour ma part, souvent positives. Rares étaient les refus "vexatoires" qui avaient, lorsque cela m'arrivait ( très rarement, car plutôt beau gosse !...) un goût d'humiliation. Après les séries de tango, et de paso, arrivent enfin les slow. Bien décidé à ravir la cavalière de mon Grand-père, je m'empressais de prendre Annie par la main et l'entraînais au milieu de la piste. Les instants qui suivirent furent magiques, nos corps rapprochés se laissaient bercer par cette musique langoureuse, et plus rien ne comptait.
Le rendez-vous, était au rendez-vous
Et je savais que présentement il le serait jusqu'au bout de la nuit, jusqu'à ce que la musique s'arrête. Demain, l'heure d'aller au pain sera aussi celle des commentaires ou tout le village, présent ou pas, apprendra ce qui c'est passé. Ces curieux comme ces jours là les enfants sont dispensés d'aller chercher le pain !...
Il y a bien trop à dire et à médire surtout. Toute la nuit sera à l'ordre du jour et passée en revue de détails. Pas prêt de manger du pain frais pour le petit déjeuner. Même la Berthe, 80 ans et doyenne du village, s'en donnera à coeur joie ; et la cuite du géomètre, il paraît que durant la nuit, c'est vingt cinq canettes de bière qu'il a descendu, et la dispute de ch'fieu du bourrelier avec ch' femme, et la robe mauve de la charcutière, et la petite de Marcel avec le fils du père Glabiot, celui qu'est soldat ! et le tchi'ou fieu de ch'maire, ( c'est moi ) pas quinze ans et vl'a déjà ti pas qu'il fréquente déjà !... s'il est comme son grand père !... Sa réputation n'était plus à faire au Philibert. Le Don juan de ces dames !...le papi.
Dans une grande dignité il me disait toujours "Une femme c'est trop, et deux c'est pas assez", tu verras plus tard !... J’étais donc à la bonne école.
En effet, il m'aura fallu quelques années pour comprendre cette philosophie, mais aujourd'hui je reste septique sur ses propos. Ma propre expérience, la montée du SIDA, les emmerdes que cela procurent, le divorce et la prestation compensatoire ont eu raison de mon corps et de mon porte-monnaie !... Mais aussi et surtout l'amour partagée pour mon épouse actuelle.
Je n'ai sans doute pas son goût prononcé pour les avantures, ni pour celui de la maréchaussée.Il paraît qu'il arrive dans la transmission éréditaire, que certains gênes "sautent" une, voire plusieurs générations, tant mieux ou tant pis pour moi !
Je trempais dans mon café les tranches de brioches que la Jeanne m'avais coupées, sans dire un mot. Elle était assise à côté de "ça pique" et me regardait un sourire en coin et l'oeil amusé. Les flons flons, la musique, les bières, Annie, la nuit, tout se mêlait et s'entrechoquait.
Ce matin là, de retour de chez Annie, tout de même cinq kilomètres à pied, l'aube se reveillait doucement et j'avais encore des "pétards" plein la tête. Le cafard d'après fête me prenait. Annie me manquait déjà, mais la reverrais-je ?


CHAPITRE TROISIEME

Le grand voyage


Comme chaque soir de la semaine je me dirigeais vers la "butte", sous le grand chêne. Cet endroit situé à peu près au milieu du village et au carrefour de la rue principale avec celle du faubourg, rassemblait tous les jeunes du village. Sans jamais se donner rendez-vous, c'est là que dès 20 heures, l'animation se créait. Garçons et filles se retrouvaient pendant trois à quatre heures, à discuter de leurs principales préoccupations, avant d'aller se coucher. En ce début d'été, et après le bal du 14 juillet, les coeurs se nouaient, et très curieusement les amours étaient tous du village. Nul ne pensait à conquérir sur les terres mitoyennes du village voisin. Un peu comme à la chasse, chacun chez soi, chacun sur son territoire. Travaillant dur et tard à la ferme, en général jusqu’à 20 heures, c'est plus tard, après dîner et m'être lavé, que je rejoignais le groupe. Les transitors sur les ondes de « SLC salut les copains » etles cris se mêlaient aux rires et autres démonstrations de bonne humeur de la vie. Les filles parlaient davantage du dernier classement du "TOP 50" et de la mode, tandis que les garçons, (tous où presque tous, fils d'agriculteur,) restaient préoccupés par les travaux du moment dans leurs champs, et par la météo. Au total, c'est bien à une douzaine, que nous nous retrouvions chaque soir. J'étais le benjamin de la bande, les autres pensaient déjà au permis de conduire et aux "trois jours". Mais qu'importe l'âge de ses artères dirait les vieux, ce qui compte c'est l'âge que les autres vous donnent, et en l'occurrence ils m'avaient adopté comme étant des "leurs". Les filles, elles, rentraient généralement plus tôt, raccompagnées par leur flirt du moment. Nous retrouvant seul, c'est à cinq ou six jeunes mâles que nous terminions la soirée, soit la guitare à la main, soit par un tour dans ch'bois pour aller à moineaux. Armée d'une simple torche électrique nous aveuglions les moineaux dans les fourrés, qui restaient blottis sans bouger. Nous les attrapions à la main, et les enfermions dans un grand sac à patates. En une heure de temps à trois ou quatre, c'est plus d'une centaine que nous capturions ainsi.
Le lendemain nous les revendions à la mère Gus, qui moyennant quelques piécettes par bec, nous achetait notre chasse nocturne. Tout était bon chez elle, moineaux, alouettes, merles, grives. Tout terminait en fricassé dont elle seule connaissait la recette. Enfin, toujours un peu d'argent pour aller boire une bière, acheter des hameçons, ou des cigarettes. Je me souviens que petit, Grand-père me parlait souvent de ch'bois. Il me racontait qu'il y avait des renards mais aussi des "latusés et des bricasés", ( traduire des lattes usées et des briques cassées ). Animaux féroces, qui venaient chercher les garçons qui ne veulent ni écouter, ni obéir. Des histoires pour l'endormir disait-il à la Jeanne, qui avait aussi peur que moi en l'écoutant !...
Sur le chemin du retour, c'était quelques vergers qui nous offraient leurs pommes, et devant les habitations, nous imitions le miaulement du chat, ce qui avait le bon goût de faire aboyer le chien présent, qui bien évidement donnait le "la", pour faire gueuler tous les autres à la ronde. Pauvres bêtes, certains étaient mêmes menacés par leur maître de coups de fusil, s'il ne fermait pas leur gueule immédiatement. Drôle de divertissement n'est ce pas !...
Comme chaque soir je rentrais me coucher, sur la pointe des pieds, afin de ne pas faire craquer les marches de l'escalier. Ni vu, ni connu, personne ne savait exactement à quelle heure j'étais rentrer, si ce n'est, que c'était après la "pissette" et la météo du Grand-père, et la fermeture du portail de la rue, mais qu'importe car ce cérémonial se produisait toujours à la même heure, c'est à dire vers 22h30, à la fin des programmes TV de la soirée, et le bonsoir de la speakerine de service.
Seule Moumoune lorsqu'elle n'était pas en chaleur, m'attendait, pour venir se coucher sur mon lit, et elle seule savait à quelle heure réellement j'étais rentré me coucher. Sortir le soir, oui, mais pas trop tard, disait la Jeanne, car demain boulot !... J'adorais ce moment de détente, et pour rien au monde je n'aurai loupé une seule soirée à la "butte". La compagnie des filles présentes m'attirait beaucoup, et certaines d'entre elles aurait aimé flirter avec moi. Je le sentais et aimais cette situation pleine d'équivoque et d'ambiguïté. Timide, je n'osais rien auprès de ces jeunes demoiselles, et ne souhaitant pas faire un choix, j'étais alors chouchouter par toutes. Toutes m'aimaient, moi ch'Parisien. J'étais parfois mis à l'épreuve, car ne me décidant pour aucune, par "franche" camaraderie, il arrivait que l'on blesse mon orgueil par des :
- Il n'ose pas, il est trop timide !...
ou tout aussi inconfortable
- Il ne nous trouve pas suffisamment à son "goût", ou "MONSIEUR" préfère les parisiennes !...
Dans les deux cas c'était faux, elles savaient bien que j'étais "sorti" avec Annie depuis le bal, mais comme elle n'était pas du village, elles l'avaient déjà oubliée, et moi presque autant !
J'avais en réalité un faible pour deux d'entre elles. Rolande et Marie-Paule, deux bonnes amies et inséparables de surcroît. Chacune d'elle différente, je tenais à leur camaraderie, et me sentais bien en leur compagnie. Mon penchant naturel allait vers Marie Paule, et j'aurai aimé flirter avec elle. Mais je crois que j'aurai brisé cette belle complicité qui existait entre nous, et préférais m'abstenir de toute approche. Je me contentais du jeu parfois pervers des sous-entendus. Ainsi l'excitation était présente, et de plus je conservais de chacune cette amitié très chère.
Le grand sujet de conversation du moment était le recensement des personnes qui venaient au voyage annuel des Anciens Combattants. Moyennant une faible participation, et avec le concours de la Commune, il était organisé chaque année un voyage destiné à rassembler tous les Anciens des villages environnants sur une journée, dans un lieu hautement historique ayant trait bien évidement à la dernière guerre. Une sorte de recueillement et de méditation, voire de pèlerinage pour certains. Après Verdun, l'année dernière, cette année le périple était prévu en Belgique, avec cérémonie officielle à Anvers. Commémoration, avec remise de médaille, tout un programme !...
Comme l'avait annoncé ch'garde champêtre à grand renfort de roulement de tambours, et après son traditionnel "Avis à la population" qu'il était admis, par dérogation expresse de ch'maire, que s'il restait des places vacantes, et afin de "rentabiliser" ch'car, celles-ci seraient à la disposition de tous, et que les inscriptions étaient prises par le secrétaire de mairie aux jours et heures habituelles d'ouverture de celle-ci. Mon inscription fut ainsi déposée et réglée par ma grand-mère auprès de Monsieur l'Instituteur.
La Jeanne n'accompagnait jamais le Philibert, car elle avait horreur de la vie publique, et l'idée de se retrouver avec ces Anciens, qui ne parlent que de leur guerre, et qui ont, selon son expression, toujours le ‘’gosier en pente" ne la réjouissait pas. En quelque sorte et pour la place à prendre dans le car, je la remplaçais. Mes camarades de veillées nocturnes à la ‘butte’, étaient tous inscrits. Cette journée promettait bien des surprises, et ne sera pas, sans aucun doute, placée sous le signe de la morosité. Pour cet événement exceptionnel, qui démarrait dimanche prochain à l'aube ; 4 heures du matin, j'avais obtenu mon lundi matin, car le retour était prévu le lendemain aux environs de 2 heures, et après cette journée passée en autocar, et en visites organisées, ma grand-mère m'avait suggéré de prendre quelques heures de sommeil réparateur, avant de retourner aux champs. Ce qui n'était pas le cas des mes copains, qui eux n'avaient pas le choix.
Bien qu'elle fût de la campagne, car née à la fin du siècle dans ce village, elle avait toujours la dent dure pour les agriculteurs. C'est vrai que beaucoup de choses avaient changé depuis son époque, ou elle binait les betteraves. Aujourd'hui les fermes sont devenues des entreprises, et les paysans, des entrepreneurs. Il leur en faut toujours plus disait elle, s’ils pouvaient travailler le dimanche, ils le feraient. Par tradition, et par religion, les agriculteurs ne travaillaient pas le dimanche. Jour du Seigneur. Ils accompagnaient leurs femmes à la messe, et pas question de faire différemment, sauf cas exceptionnel pendant les foins, la moisson, la chasse, les pommes de terre, les betteraves et parfois les labours. Ce qui laissait si la météo était bonne et selon les saisons, quelques dimanches pluvieux en plus du jour de Noël et de Pâques. Ils prendront bien le temps de mourir un jour, poursuivait-elle !... il me semble malgré tout que ce sont les anciens qui avaient raison. A quoi bon courir toujours, et après quoi ?... Prendre aujourd'hui le temps de cuisiner comme autrefois, des plats rustiques, bien de chez nous.
- Connaissons nous encore le goût que ceux-ci avaient ?,
- Savons nous encore les préparer comme nos Grands-mères ?
Je n’en suis pas vraiment sûr, et pour tout dire, convaincu du contraire !...Tout le monde était présent à la place du village, et malgré l'heure matinale, certains avaient déjà dû faire quelques travaux à la ferme, pour pallier à leur absence de la journée. Ceux-ci étaient bien réveillés, alors que d'autres comme moi, baillaient à se décrocher les mâchoires, en attendant l'arrivé du car. Lucien, Président de l'association des Anciens Combattants et ‘porte drapeaux’, très très bien réveillé, entonnait déjà la célèbre chanson : La madelon vient nous servir à boire.....ce qui fit gueuler tous les chiens des maisons avoisinantes, provoqua l'indignation pour certains, et la reprise en coeur de ‘plus belle’ pour les autres. Nous avions convenu, nous autres les jeunes de prendre les places du fond, afin de rester groupés et de faire la fête, tout le long du chemin. Chacun avait son sac, garni d'un solide casse-croûte, Grand mère nous avait préparé pour nous deux, des tranches de pain, une terrine de pâté, du fromage et des pêches, pour consommer lors d'un arrêt "pipi chauffeur" prolongé dans un bistrot. Il ne s'agissait que du casse- croûte du matin, les repas du midi et du soir étant prévus au restaurant.
Le car arriva enfin, avec à son bord une dizaine de personnes, ramassées dans les villages avoisinants. En montant j'aperçus Annie, que je n'avais pas revue depuis le bal du 14 juillet, et je ne savais si je devais me réjouir, ou non. Bien que sachant que toutes les Madelons seraient présentes, je m'étais dis que j'aviserais le moment venu. Seul un copain, "ch'Maub", m'avait posé quelques jours auparavant la question
- Tu vas retrouver Annie, toutes les Madelons sont présentes m'avait-il lancé
- Je ne sais pas lui avais-je répondu, je ne l'ai pas revu depuis ch' bal !...
et prenant un air très détaché de renchérir,
- Oh ! Tu sais moi les filles à Paris, ça va, ça vient
- Ah bon !... fit-il étonné, je croyais que ça durait un peu entre vous, tu sais elle à déjà couchée avec plusieurs garçons, et il parait même qu'elle sort avec un homme marié en ce moment !...
- Que penses tu de Marie Paule, me demanda t-il ?, elle est sympa comme fille, et pas mal du tout
Je ne sais quel sentiment m'animait, mais ses pensées sur cette fille super me révoltaient.
- Oh ! tu sais elle n'est pas pour toi, je la connais bien, tu perds ton temps, tu vas te casser les dents !.. et sans attendre sa réponse, je l'avais planté là, préférant ne rien laisser entrevoir de mes émotions.
C'est ma cousine Maïté qui l'embrassa la première, et lors de mon passage, je fus invité à m'asseoir près d'elle. Assise près du couloir, la place près de la vitre était libre. Elle se leva pour me laisser passer et m'installer. Je plaçais donc mon sac sur le porte bagages du dessus, et m'assayais. Prisonnier, j'étais. Mais comment décliner une telle invitation ? j'étais à la fois heureux de me retrouver à ses côtés, et à la fois triste de laisser tomber mes copains de la "butte" avec nos préparatifs du voyage. Tant pis, entre deux maux, il faut choisir le moindre, abandonnant ainsi lâchement le reste de la troupe !....
Dès cet instant j'eus droit à tous les quolibets possibles et inimaginables, tous, chacun leur tour en rajoutaient, entre t'es qu'un lâcheur, profiteur, un faux frère, et va donc parisien !... insulte suprême !... j'en passe et des meilleures, seul le son de la voix de Marie Paule ne mettait pas parvenu aux oreilles, et n'osant me retourner pour regarder vers le fond du car, je l'imaginais triste, eseulée et rouge de colère. Il y a des instants comme ça dans la vie, ou les choix sont parfois si difficiles, que pour ne pas les subir et rester acteur, (ou dominant en quelque sorte ), il faut en rajouter. Je me levais donc d'un bond allais jusqu'au fond du car, saisie "ch'Maub" par le revers de sa veste du dimanche et le priais instamment de fermer sa grande gueule !...
La surprise fût si grande que tout le monde se tût, et me sentant un peu ridicule, dans cette situation, je retournais vite m'asseoir sans rien dire, prenant grand soin d'éviter de croiser un certain regard.
Le moteur du car resté en marche ronronna plus fort. Le chauffeur éteignit la lumière et ferma la porte, et en passant sa première s'écria : - C'est parti !...direction Lille!...
Enfin du mouvement, et de l'obscurité. Tant mieux, chacun allait maintenant se préoccuper de son installation et rechercher son confort, pour passer ainsi le mieux possible ces longues heures de voyages. L'autoroute n'a rien de passionnant point de vu paysage et dans cette région toute plate, seuls les champs défilèrent inlassablement les uns après les autres. Après le chahut de l'installation et du départ, tout le monde semblait dormir. Pas de bavardage, seul le roulis du moteur nous berçait, et après quelques étreintes amoureuses, avec mon flirt retrouvé, je m'assoupis heureux d'être là et de la longue journée à venir.
Presque deux heures que nous roulons, et le soleil pointe à l'horizon. Le jour se leve doucement laissant entrevoir un début de ciel bleu, sans nuage. Nous sommes toujours sur l'autoroute. Les voyageurs sont maintenant tous réveillés, et chacun commence à s'agiter. Le ton monte aussi, et les conversations se font de moins en moins feutrées. Le car retrouve son ambiance du départ. Chahut, et franche rigolade sont maintenant au menu, certains réclamant même un arrêt au chauffeur craignant de ne pouvoir faire patienter plus longtemps leur soif, leur faim et plus délicat leur vessie. Ce fût chose faite lorsque arrivé à la frontière Franco-Belge les contrôles obligatoires des douaniers, nous obligèrent à stopper et nous invitèrent à descendre.
Après quelques questions sur l'objet de notre visite, vite comprise, compte tenu de la date, des voyageurs anciens combattants tous placardés sur le sein gauche de médailles de guerre et de mérite à la patrie reconnaissante, et déjà du nombre important de cars en stationnement sur l'aire de repos venus de tous le nord et de l'est de la France, pour se rendre eux aussi à la commémoration du cinquantenaire de la fin de la Grande Guerre (la première, celle des poilus !). Cinquante ans déjà !..., et malgré une France sortie à peine de sa grande Révolte du mois de mai, où tous les anciens de la " La France à papa " ont perdu prestige, respect, où tout à basculer, dans une fuite en avant effrénée vers l'argent, sans plus jamais se préoccuper de ses grandes valeurs morales devenues méprisables.
Les cars présents, remplis de ces Papis hauts en couleurs de part leurs drapeaux et décorations me firent frissonner, et me firent vraisemblablement ce que je suis par la suite devenu, un CONSERVATEUR. Dommage pour le parti socialiste qui n'accepte lui que les "hommes de progrès" !...
Quelle ambiance dans ce bistrot bondé d'anciens. Plusieurs centaines au moins buvant rouge, blanc, bière, café et calva, et fumant le gris à rouler, et la jaune*. Un parfum grisant montait, mélangeant les odeurs du pâté et du saucisson à l'ail, à celle de la chaleur et de la sueur "animal". Les plaisanteries allaient bon train, et tournaient rapidement aux "gauloiseries". Les serveuses heureusement pas farouches, et habituées à ces Papis, auraient pu dans le souvenir de certains être de vrais madelons qui viennent servir à boire ! Bon nombre d'entre elles ont dû avoir les fesses rouges, caressées par une très grande pluralité de mains tremblantes certes, mais oh! combien invitantes, mêmes si leurs propriétaires ne se rappellent plus vraiment pourquoi !...
La joie et la bonne humeur présentent au rendez-vous, ajoutez y la soif, et voilà encore trois complices au féminin. C'est tout ce qu'ils voulaient les vieux !...Etre entre eux pour se raconter leur vie, leur jeunesse, leur guerre et trinquer à leur santé.
Les premiers arrivés commencèrent à partir, l'heure du départ se fit entendre aux longs coups de Klaxon donnés par les chauffeurs, impatients de reprendre la route. Le bistrot se vidait lentement, et l'agitation régnante se calmait.

Drôle d'impression !...tout ce monde se retrouvant en ce lieu sans s'être donné rendez vous, et ayant l'air de se connaître depuis toujours. Ni bonjour, ni au revoir !...
Il est vrai qu'ils sont ensemble depuis si longtemps, qu'ils ne se quittent vraiment pas !...leurs souvenirs communs les ont unis jusqu'à la mort.


CHAPITRE QUATRIEME

La moisson


Le grand jour était arrivé. Elle était là dans la cour, toute étincelante et illuminée par les premiers rayons du soleil du matin, qui se réfléchissaient sur elle comme dans sur un miroir. Elle était belle. Sa robe rouge coquelicot et sa taille imposante me fit frissonner. Oh ! je la connaissais, pour l'avoir déjà vu à l'oeuvre l'année dernière, mais tout de même le choc de la revoir toute entière, montée de sa barre de coupe toute rutilante, valait bien ces quelques instants d'émotions. René, le pistolet à graisse d'une main et le chiffon de l'autre était fier de sa machine. Il la connaissait dans ses moindres recoins, et il l'aimait, comme un enfant aime son jouet préféré. La grande "toilette" et l'habillage avaient commencé depuis hier soir. René et son père l'avaient préparée pendant une bonne partie de la nuit, et ce matin à 7 heures elle était prête. Prête à aller battre pendant les quinze prochains jours.
Ainsi sa troisième campagne allait pouvoir commencer, dans les meilleures conditions. Des quatorze fermes du village, nous étions la première à tenter un essai, que tout le monde connaîtrait sous peu, grâce au passage du laitier qui ramasse les bidons de la traite.
- J'irai essayer avant de déjeuner dit René, la rosée aura séché, et je passerai à ch'ma gasin * pour prendre le taux d'humidité et s'il est bon : "en avant toute !..."
Moment important de l'année, ou la principale ressource financière se joue. Ne pas se tromper. Ne pas commencer trop tôt, ni trop tard. Il faut que le grain soit juste à la bonne maturité pour être moissonné et que les meilleures conditions climatiques soient réunies. Les rendements ne seront pas des records cette année avait pronostiqué René, mais dans la moyenne avait-il ajouté !... mi satisfait. Il est vrai que compte tenu du mauvais temps de mai et de juin !.... un vrai déluge !..., le vent qui avait accompagné ces pluies diluviennes avait "couché" l'orge et le blé. Alors pas d'erreur !... Il faudra régler la barre de coupe très bas et rouler à petite vitesse pour pouvoir relever et couper les tiges.
Les trois tracteurs étaient également fins prêts, et attelés des "semis" ( remorque à benne hydraulique et basculante ). Lorsque le coups d'envoi sera donné, plus de perte de temps possible. La rotation de ces trois remorques permettra ainsi, es allers/retours pour livrer le grain à ch'ma gasin. Nous étions tous les cinq mobilisés, l'Albert relayait René sur la moissonneuse batteuse, - eux seuls s'étaient autorisés à conduire ce monstre d'acier - la Louise, Maïté et moi conduisions de concert les trois tracteurs, pour effectuer la rotation des livraisons. Tout le monde s'affairait autour de ces belles mécaniques propres comme des sous neufs. L'excitation et l'effervescence étaient à leur comble. Même les vaches ramenées de la pâture pour la traite du matin furent surprises de se trouver nez à nez devant autant d'engins dans "leur" cour. Plus de place pour entrer à l'étable pensaient elles, la surprise passée, en se détournant quelque peu de leur chemin habituel !...Ils leur en fallait plus pour leur faire perdre la tête à ces petites bêtes, pas folles les vaches !
Vous avez dit vaches folles ?...Oh non !...rien que de l'herbe, du trèfle, du foin, et de la paille. L'hiver de la betterave et de la pulpe * ( reste de betteraves fermentées, ramenées de la sucrerie après traitement ). Que du naturel rien que du naturel !... D'ailleurs personne n'aurait pu imaginer, faute d'instruction, d’imagination et d'intellect suffisant à l'époque, que des vaches puissent manger autres choses, surtout d'autres vaches, fussent elles réduites en farine !... pauvres bêtes !... Tout dernièrement l'une d'entre elle, croisée à je ne sais quel détour d’un TGV, m'a dit très rapidement et en anglais ; je cite et traduit :
« A l'odeur j'ai cru que c'était de la MERDE, en goûtant j'ai regretté que ça n'en fut pas !... »
- Tu arrives, cria la Louise à l'Albert, les bêtes ne vont pas s'attacher toutes seules !...ch'laitier va passer et la traite ne sera point commencée !...
Je courus à l'étable apporter mon aide. Elles étaient toutes là, bien rangées à leur place. Huit de chaque côté de la travée à attendre d'être attachées. Rythmée comme une cérémonie orchestrée par le Monsieur Protocole de l'Elysée, la traite pouvait ainsi commencer. Rien au hasard, pas d'improvisation, que du sur mesure et du pensé. Voilà comment les choses se déroulaient !...
René lui ne trayait pas en cette période chargée, les jeunes ont bien d'autres occupations plus physiques, et ce travail est celui "d'un retraité" !...toujours assis plaisantait-il, bien qu'il adorait ses bêtes et la traite lorsque le temps lui permettait de la faire. La traite se terminait, lorsque le bruit des bidons qui s'entrechoquaient, se faisait entendre, plus fort que le bruit du moteur lui-même. Le camion tout brinquebalant était là dans la cour. Paul en descendait.
- Hé bé, serait il qu'il est l'heure, lançait-il , tout en se dirigeant vers la Batteuse !...
- Bé mich’leu ch’travail, j'voué ben qu’elle est fin prête pour attaquer. Elle brille comme un sou neuf !...
- Bé oui ch'paul, dans 3 heures j'met en route !...
- Hé !, je crois ben que chez ch'valentin c'est pareil, j' l'ai vu ch' matin dans ch'cour, en train de nettoyer ch’à remorque, je m’suis dit qu'il n'allait point tarder. Tu te rends compte ch'valentin, bientôt 82 aux prochaines prunes* ( 82 ans dans deux semaines, car les premières prunes sont du 15 août ) et toujours gaillard.* ( en bonne santé ) Heureusement que l'Antoine lui donne la "bonne" main* (peu importe qu'elle soit droite ou gauche puisque cette main là travaille la terre, elle est forcément bonne ). Un bon fils comme toi ch'l'antoine !...
René l'aide à hisser les bidons à bord de son "torpédo à roulettes", et la main sur son épaule lui glisse à l'oreille - Surtout ne dit rien à personne. Le Bouquet c'est pour moi cette année !...
Le bouquet de fleurs signifiait d'une part la fin de la moisson, et d'autre part que l'on finissait le premier du village. Peu importe la superficie, et la date de départ. - Les règles sont bien plus simples comme ça. - Toujours est-il que la concurrence était vive, et comme pour un 100 m, c'est le départ qui est très important. Cette touche de fantaisie, sur un sujet on ne peu plus grave et sérieux, car c'est la moisson n'oublions pas, qui génère la plus importante ressource financière de l'année, peut surprendre. Mais au travers de ce symbolique bouquet de fleurs final, c'est tout l'esprit de compétition, d'habilité, de savoir faire, et de supériorité, qui est caché derrière ces modestes fleurs des champs.
Certes, cette façon déguisée reste très sympathique, mais ne vous y trompez pas, pour les initiés cela avait beaucoup d'importance !...Je pense qu'aujourd'hui, hélas, comme partout ailleurs, le Quantitatif à pris le pas sur le Qualitatif et que l'on est bien plus attentif aux cours du quintal coté à la bourse de Chicago, et préoccupé des rendements admis (après jachères) par Bruxelles, que par la bonne production. Il ne faut pas épuiser la terre, à grand renfort d'engrais polluants. Il faut au contraire la respecter, la choyer, la caresser et la pénétrer tout en douceur.
Car tout comme la femme, c'est elle qui après avoir reçu la semence donnera la vie, et fera naître le renouveau. Il faut la gérer à moyen et long terme, et tant pis pour le court terme, et tant pis pour les accords de Madrid et du commerce mondial. La terre aimée a de la mémoire, tout comme la femme d'ailleurs, et elle se rappellera le moment venu des bienfaits administrés. Et de ce qu'elle aura reçu alors, au centuple elle vous le rendra.
Aujourd’hui l’on redécouvre que la terre pour être propre et en bonne santé n’a pas besoin de tous ces nitrates, phosphates, fongicides et autres pesticides.
On redécouvre également que les vaches mangent de l’herbe, et que même les poules ont besoin de place pour s’ébattrent. Où sont passées nos rivières polluées ?, nos vaches qui ruminent d’autres vaches en farine ?, Nos poules squelettiques qui pondent des œufs sans coquille ? Où tout cela a t-il bien pu passer ?
Dans un container hermétiquement soudé et balancé au fond de l’océan ? s’agit-il de décrété un monde BIO pour que tout ce nous avons détruit par notre stupidité et notre âpreté aux gains s’en aille comme ça balayé de la main ou d’un trait de plume « bruxellois » bien sûr ?
Si c’est cela ; décréter doit vouloir dire oublier et avoir la mémoire courte sur nos erreurs !... Alors oublions, oublions vite avant d’être rattrapé par notre « passé-présent », et de grâce laissons nous dépasser par notre « passé-antérieur », qui j’en suis sûr n’est que meilleur !...
La traite terminée, René réclamait le casse- croûte du matin, et c’est autour de la table que tout le monde se retrouvait. Moment important et stratégique, car si tout un chacun connaissait son rôle, pareil à un chef d’orchestre René donnait ses dernières recommandations (sous l’œil attentif de son père ) pour une parfaite coordination. Nous commencerons par "ch’cabinette", c’est la (terre) plus lointaine, vous aurez plus de route, mais moins d’attente si nous sommes pas très nombreux à entrer en campagne. La journée promettait d’être très dure !... René ouvrait la danse avec la moissonneuse batteuse, Maîté prenait le semi « remorque » avec le Renault, moi le Ford bleu avec une « quatre roues », et "ch'Paul", avecle dernier John Deer attelé de la botteleuse fermait la marche. Il commencerait ainsi à « botteler » derrière la coupe. Et bien sûr notre Louise viendrait comme à son habitude en bicyclette nous approvisionner en nourriture et boissons fraîches pour nos gosiers asséchés par les nuages de poussière. Du cidre pour faire passer une large tranche de pain avec un morceau de saindoux et une grosse échalote.
Ainsi la ronde pouvait commencer. Nous assurions avec ma cousine la rotation entre la batteuse et la coopérative, et pas question de perdre son temps en route car selon l’éloignement du champ et la file d’attente pour aller vider, la batteuse ne devait pas s’arrêter, son autonomie était celle de la contenance de sa trémie. Pour plus de précautions, la Louise restait sur place avec une troisième remorque dételée, qui attendait son remplissage, en lisière du champs. Nous n’avions comme ça que les manoeuvres de changement de remorques à faire, pour que nos innombrables allers retours soient les plus rapides possibles. Les journées nous emmenaient selon le temps jusqu'à minuit ou une heure du matin. Passé cette heure, le taux d’humidité montait, et la rosée s’installait sur la plaine jusqu’aux premiers rayons du soleil matin. Le bruit s’interrompait et le repos réparateur bien gagné s’annonçait au bout du chemin.
Cette course infernale nous éreintait. Plus dur qu’un patron, le temps nous commandait, et quiconque a travaillé un temps soit peu la terre, comprendra. Même les amateurs de jardinières sur leurs balcons savent !...Quand c’est l’heure c’est l’heure ! même si c’est dimanche ou jour férié !... Concentré sur une dizaine de jours, pour ce qui nous concernait, l’effort était terrible, et la cadence infernale. Pour un peu du haut de mes quatorze petites années j’en aurai presque souhaité la pluie pour gagner un peu de répit, sur cette course, mais je rejetais très vite ce mauvais sort, qui pour l’amour des miens, aurait été contraire aux intérêts. Je me contentais comme tout le monde de mes nuits courtes avec tout au plus mes quatre à cinq heures de sommeil. Aujourd’hui encore si mes nuits sont « petites » ce n’est plus le fait des cadences à tenir, et d’une activité physique débordante, mais du stress de cette vie trépidante qui reste à évacuer chaque soir de retour à la maison. Difficile d’appuyer sur l’interrupteur du coté « off » !... Manquent malgré tout aujourd’hui, le charme et cette poésie d’autrefois, le bonheur du travail accompli et bien fait, la joie et la bonne humeur de nous retrouver tous ensemble dans l’effort. La récolte du grain faisait place maintenant à celle beaucoup moins noble de la paille. Mais des deux c’est cette dernière qui me plaisait le plus. Beaucoup plus physique certes, mais nous travaillions à notre rythme et beaucoup moins dans l’urgence. Sil était important de rentrer la paille la plus sèche possible, pour une meilleure conservation, les enjeux économiques en étaient très différents. D’ailleurs de nos jours la paille ne se ramasse plus, on craque une allumette à l’extrémité du champ et le tour est joué !...personne ne saurait quoi en faire de cette paille, car dans les exploitations céréalières, il n’y a plus de bétail !.. A quoi bon s’embarrasser !... Si je préférais les travaux de la paille c’était aussi parce que j’étais davantage en plaine et moins sur les routes, et qu’en ce milieu d’été, il était important de remarquer et de mémoriser toutes traces de gibiers, pour la prochaine « ouverture ». Ainsi, ici ou là, nous remarquions avec René le passage de chevreuils, la présence d’un gîte, ou d’une compagnie de perdreaux et sans jamais avoir à se dire mot, l’information était gravée dans nos mémoires. Nous marchions des heures et des jours sans se préoccuper du temps dans chaque champ pour aligner et relever les bottes. C’est à perte de vue que l’on voyait tout autour de nous dans les champs les bottes de paille se redresser ainsi deux à deux comme deux cartes à jouer formant un petit pont pour laisser passer l’air et faire glisser l’eau en cas de pluie. Cette technique assurait le meilleur séchage et facilitait en suite le ramassage. Les heures s’égrenaient rythmées par nos chariots de paille. Tantôt par leur chargement, tantôt par leur déchargement. Nous les faisions au maximum de hauteur, quatre lits au dessus des chandelles juste quelques centimètres de ‘manque’, afin de pouvoir passer sous les fils électriques sans danger. Nous ramenions deux chariots attelés l’un derrière l’autre. La Louise en plaine conduisait le tracteur, Maïté et moi rangions chacun sur notre chariot les bottes fourchées par les deux hommes forts de la ferme Père et fils Allbert et René. Ainsi toutes les compétences étaient utilisées et réparties selon la dureté de la tâche. J’étais toujours sur le second chariot car cela me permettait de voir ma cousine travailler, mais aussi de pouvoir regarder de temps à autre derrière. Par nos déchargements successifs nous construisions une grande meule, la plus haute possible, et mon grand plaisir était de sauter parfois de trois ou quatre mètres sur ce merveilleux lit de paille bien épais. Charger et décharger étaient notre préoccupation, et il nous fallait maintenant, absolument finir avant le début de septembre car à cette époque d’autre tâches nous attendaient. Cette année encore ( presque de coutume nous terminions les premiers) et comme il est d’usage pour que chacun sache que nous avions terminé nous ornions notre dernier chariot d’un immense bouquet de fleurs, et traversions ainsi tout le village. Arrivés devant la ferme, nous décorions le portail de ce bouquet. Nul ne pouvait ainsi ignorer que pour nous la moisson était une fois encore terminée. Bien d’autres réjouissances nous attendaient. Nous avions encore à déchaumer les champs moissonnés, une coupe de foin à rentrer, l’arrachage et le ramassage des pommes de terre, du fumier à épandre, le maïs à couper, et la campagne des betteraves, entre le début et la fin des labours. Bref encore énormément à faire avant la Noël !....Mais l’important pour ces jours était le nombre de bras, et il fallait avant la rentrée scolaire que les travaux employant le plus de monde - les patates - soient terminés. Les femmes et les enfants du village se partageaient entre les fermes, pour ces travaux durs et pénibles. Cinquante centimes du sac (25 kg ) mais cela aidait bien les familles, et chacune d’entre elle se réservait un nombre de routes à ramasser. Imaginez-vous aujourd’hui sous un soleil encore chaud de la fin d’été, à quatre pattes par terre en train de ramasser à la main et une à une ces tubercules à même le sol ? Ou pire encore sous une pluie froide qui vous fait vous traîner dans la boue, avec un vent glacial qui vous fouette le visage ? Imaginez ces conditions pour ces quelques piécettes du sac !... Hé bien ! comme les vendangeurs c’était dans la joie que ces travaux se réalisaient, sans plainte, sauf celles des reins lorsqu’il fallait se relever !... Aujourd’hui on réinvente en milieu urbain des petits boulots. C’est ainsi que l’on trouve des livreurs de pizza ou de plats exotiques, de nos courses au supermarché, du gardiennage du dernier né ou de la Grand mère, que sais je encore, et nous trouvons tous cela très bien ! puisque grâce aux chèques « emplois service ». Nous pouvons ainsi devenir employeur à temps partiel, tout comme nos chers petits agriculteurs perdus, qui employaient jadis des saisonniers. Sommes-nous sûrs d’avoir beaucoup évolués depuis nos grands parents ? Je pense que oui, mais surtout en connerie et en réglementation. L’état et l’administration se mêlent de tout, et ne connaissant rien à rien, accumulent les erreurs. Nous avons perdu hélas notre bon sens paysan, et sommes incapables de raisonner, de penser et d’agir par nous mêmes sans l’assistance de l’état providence. Où se trouve la responsabilité, nous avons fait la décentralisation, créé la régionalisation et inventé très récemment la « bruxellisation ». A ce stade, aujourd’hui, et comme un oignon, il a plusieurs « pelures » !...de ces pelures que l’on jettent à la poubelle !… Ah !… mon pauvre grand père ! , toi qui repose sous les cyprès et les ifs dans ta dernière demeure, bien au calme dans ton village de naissance, avec les tiens à tes côtés, surtout ne te réveilles pas, tu apprendrais la vérité de cette fin de siècle qui fait que le grain moissonné ne fait plus le pain. CHAPITRE CINQUIEME La partie de pêche En ce dimanche matin très tôt, la nuit noire et profonde était encore présente pour une petite heure avant qu’elle ne laisse poindre les premières lueurs du jour. Je rejoignais la ferme où je devais retrouver René pour une journée de détente à la pêche. Nous avions déjà tout préparé la veille au soir, il ne restait que quelques gros ‘’lombrics’’ à attraper dans le jardin à l’aide d’une torche électrique. Chemin faisant et depuis mon réveil, le tonnerre grondait et les éclairs illuminaient la campagne toute entière. L’orage roulait dans le ciel à grands coups de tambours, sans qu’aucune goutte d’eau ne tomba. Un peu tard pour ce drôle d’orage sec en ce début de septembre. Pourvu qu’il ne pleuve pas pensais-je, en parcourant à pieds les deux kilomètres qui séparaient la ferme de l’oncle et la tante, de chez mes grands parents. Ce serait vraiment dommage !... Je traversais le faubourg comme en plein jour. La puissance des éclairs éclairait ma route sur plusieurs kilomètres pendant quelques dixièmes de secondes avant de me replonger dans le noir le plus total. Impressionnant comme effet, et difficile à supporter pour les yeux car lorsqu’ils s’habituent à l’obscurité, ils sont éblouis et ensuite quand il fait de nouveau noir c’est le néant et vous n’y voyez plus rien. Le temps qu’ils se réhabituent de nouveau à l’obscurité, c’est encore de nouveau l’éblouissement !.... Connaissant le chemin par cœur dans ces moindres détails, je fermais les yeux, et ne les ouvrais que de temps à autre pour vérifier mon parcours. En arrivant à la ferme j’aperçus René qui m’attendait au portail pour ne pas faire gueuler les chiens. Sage précaution pour ne pas réveiller prématurément la maisonnée, mais inutile à mon sens, lorsqu’il démarrera sa 4L. Comme pour me rassurer ou devançant ma question, il crut bon de me dire : - La journée va être belle, l’orage passe et il n’a pas plu une goutte - Oui, je pense qu’il va faire chaud et lourd, répliquais-je en connaisseur avisé - J’ai pris une bonne trentaine de gros vers, de quoi attraper quelques belles anguilles, et le blé a cuit avec une double dose de Pernod. On va les saouler ces ablettes !... Tout était prêt. Les cannes, les bottes étaient déjà dans la voiture. Restait à emballer le casse croûte et les boissons préparés par la Louise, et à prendre le blé, le chènevis, les vers et les asticots, la farine de son mélangé au petit blé et les patates cuites. L’amorce était un mélange de tout ça plus d’autres ingrédients dont la recette est encore bien gardée aujourd’hui. L’orage s’éloignait lorsque nous partîmes. Tout excité par cette journée de pêche nous roulions à bonne allure quand René aperçut dans ces phares un magnifique capucin. Le coup d’accélérateur et de volant lui fût fatal. Pris comme il faut. Pas abîmé du tout l’animal !..., pas une goutte de sang, mort sur le coup !... René le fît pisser en appuyant sa main tout au long de son ventre de haut en bas, et hop dans le coffre ! - Si nous rentrons bredouille, nous ne serons pas trop ridicule, au lieu de manger de la friture nous mangerons du civet !... qu’en penses tu ? - Et pourquoi pas en pâté ? répondis-je, mi en colère par la perte de temps occasionnée, et la pensée que je puisse rentrer sans rien !... tu sais, moi je me suis levé pour aller à la pêche et je ramènerai du poisson et celui qui m’intéresse tout particulièrement c’est l’anguille, alors tu ferais bien d’accélérer car j’aimerais bien arriver avant la levée du jour !... - Fais pas cette tête, dans un quart d’heure on y est !… - Si tes vers sont beaux je ramènerai une bonne dizaine d’anguilles et si ça veut bien mordre au blé ce sera quelques kilos de gardons, et de brèmes en prime. Philibert adore la friture, mais les gros ça ennuie Grand mère de les préparer car elle n’aime pas les vider, sauf si c’est un beau brochet !.... Je ne savais pourquoi, mais j’étais sur que ça allait mordre et dans ma tête pendant ce voyage je m’imaginais une pêche miraculeuse. Ca y est nous y sommes enfin. Nous embarquons sur la barque et traversons ch’canal, pour rejoindre l’étang qui se trouvait en amont Cet instant était magique, et féérique. La nuit faisait place tout doucement au jour. La brume courait sur l’eau, le soleil montait lentement dans le ciel, et la bise légère de ce matin dessinait une fine risée régulière. Quelques sifflements d’oiseaux matinaux se mêlaient aux légers coups de rame dans l’eau sans que le bruit ne les couvrent. Seuls par ci par là quelques sauts de poissons claquèrent sur l’eau, et selon l’importance du claquement nous imaginions chacun, la grosseur et le poids de cette future prise. Un moment de bonheur, de rêve, d’insouciance, que seul l’affût et le savoir, couronneront de succès. Installés depuis quelques minutes, et après avoir appâté abondamment les premières touches étaient présentes. Quelques gardons de moyennes tailles mordaient au chènevis, et du coin de l’œil je surveillais mes autres cannes. J’en avais une montée pour l’anguille, et un lancer préparé pour le brochet, avec comme vif, mon premier petit gardon. De ma place choisie, je ne voyais pas René, éloigné d’une bonne trentaine de mètres, et à chaque prise je pensais que j’étais en avance sur les siennes. Sans faire de concours, il y avait malgré tout un point d’honneur à être le meilleur, et cette compétition de fait, rendait la partie encore plus excitante. Je savais que pour lui cela n’allait pas mal non plus !, car si je ne le voyais pas, je l’entendais. C’était soit le poisson, soit le roulement de son moulinet. Il était un peu passé huit heures et après presque deux heures de pêche la bourriche se faisait plus lourde. J’étais au paradis ! Si celui-ci existe pensais-je, il ne peut ressembler qu’à cet écrin de verdure, qui jette dans l’eau le reflet des ses arbres, sous les rayons complices du soleil levant. Il me tardait de savoir le « score » de René, et je sentait la soif et la faim me tenailler l’estomac. Nous nous étions pas dit un mot depuis notre arrivée, et je me décidais à aller les rejoindre ( lui et le sac des victuailles...) Je m’approchais de lui, quand soudain son moulinet se mît a siffler. Le fil se déroulait à la vitesse grand V. Pour un départ c’est un départ !... René bondît sûr sa canne, très sur de lui laissa faire quelques secondes, s’arc-bouta sur ses deux jambes et ferra violemment ramenant ainsi près d’un mètre de fil et « moulina » immédiatement. Le bestiau promettait d’être beau. - Il est accroché, dit René, et si je ne case pas on va rapporter un beau brochet. Il relâcha du fil, et commença le difficile combat de la remonter, tantôt donnant du fil, tantôt le reprenant. Vingt minutes se sont écoulés depuis le démarrage, et René toujours à l’ouvrage, se battait avec son brochet estimé au moins à 80 cm de long, pour l’entre percevoir de temps à autre. Il lui aura fallu encore presque dix bonnes minutes et l’aide de son précieux cousin ( c’est moi ) pour l’épuiser et le sortir hors de l’eau. Il saisit ausitôt un bâton qu’il transforma en gourdin, et l’assomma. Une très belle prise !... Après tant d’émotions et une telle suée, l’heure était au casse-croûte Nous sortions nos sandwichs pas très « parisiens » Pain de campagne avec tranches de rôti de porc froid, moutarde et cornichons, saucisson à l’ail, et andouillettes le tout accompagné de cidre encore frais. Cet encas réparateur était le bien venu, car hormis un peu de café en me levant ce matin, je n’avais pas pris le temps de rien d’autre. Et comme chacun sait les émotions ça creuse !... La pêche était bonne pour René sa bourriche remuait et les écailles des poissons scintillaient au soleil. Je la soulevais, regardais les prises et sous pesais - Environ 3 kilos, lançais-je - Oui, à peu près, mais qu’as tu fais toi ? - Comme toi 3 à 4 kilos, mais avec trois belles anguilles !... - Super ! Que fait-on, il est presque 9 heures et demie ça fait bientôt trois heures que l’on pêche et ça à l’air de se calmer, quand penses tu ? - Comme tu veux, je pense que pour ce matin c’est fini, soit on plie tout de suite, soit on reste et on attend onze heures, car vers ch’t’heure ça reprend toujours un peu - Oui je sais ! on peut ‘plier’ après tout, on sera rentrés pour déjeuner ! Je repartis à ma place, sans grande conviction de reprendre encore beaucoup de poissons, mais préparais malgré tout quelques grosses boulettes d’amorce que je balançais sur mes bouchons, histoire d’entretenir le coup ! avec de temps à autres quelques lancées de graines. Quelques touches revinrent me donner la satisfaction attendue, et piquais quelques beaux gardons de fond qui venaient remplir la bourriche. Cet endroit est paradisiaque pensais-je, je regardais tout autour de moi et ne voyais que du beau, rien que du beau. Je retenais mon souffle pour écouter les bruits environnant, celui des hirondelles qui tournoyaient au dessus de nos têtes, et celui du vent qui chantait sur nos nylons tendus. La pêche c’est un tout, il me faut l’environnement certes, mais aussi les préparatifs, l’odeur du blé et des patates qui cuisent, le pain et la charcuterie un peu rustique, le fromage et aujourd’hui sans regret pour le beuvrage du grand père, un bon rouge remplace son cidre d’antan. C’est vers treize heures et pour l’heure du déjeuner ( midi à l’ancienne heure ), que nous arrivions tout triomphalement avec nos bourriches à la main. D’abord le brochet et les anguilles, puis les gros gardons et les grosses brèmes, ensuite la friture et enfin oh ! surprise le « capucin » !...De quoi préparer quelques belles terrines selon les goûts de chacun. A chaque partie de pêche ce sont un peu toutes ces images d’autrefois que je retrouve, mais hélas celles-ci s’exercent aujourd’hui dans de bien mauvaises conditions écologiques. Pourquoi faisons nous tant de mal à cette nature généreuse ? Pourquoi ne respectons-nous plus rien ? Pourquoi lorsque nous coupons des chênes, des châtaigniers ou des charmes, faut-il (lorsque nous replantons) les remplacer par ces saloperies de Douglas qui défigurent nos paysages !... Que préférez vous voir à l’automne ? de belles couleurs chatoyantes passant des verts aux ocres, et des jaunes aux rouges, qui virent aux roux !...où préférez vous cette inlassable couleur verte foncée ?... Oh ! la réponse nous la connaissons, mais pourquoi, nous obstinons-nous, à vouloir laisser à nos enfants le soin de découvrir et d’apprendre ce que nous avons appris nous mêmes, par nos instituteurs de campagne et nos Grands pères, QUE dans des ECOMUSEES ? Quels sont aujourd’hui les jeunes capables de reconnaître et de nommer un arbre, un oiseau, une herbe, une fleur, une baie, un vent, un nuage, une pluie, une étoile, un quartier de lune, autant hélas de connaissances perdues qui pour nous étaient toutes naturelles. Pauvre futur vingt et unième siècle, heureusement en ce sens que l’être humain reste imaginatif, car je crois qu’en fonction de ce que l’on a appris, et de ce que l’on a vécu, il y a des évolutions insupportables qu’il ne vaut mieux pas connaître ni même imaginer. Il y a un temps pour tout, et si nous vivons aujourd’hui plus longtemps qu’hier, je ne suis pas persuadé que nous vivons et vivrons mieux pour autant. Oh ! je ne prétends pas avoir réponse à tout, mais je constate que Dame nature est encore bien faite, car s’il existe aujourd’hui plus de centenaires qu’il y a un siècle, nous sommes Dieu merci, toujours et encore mortels.
Et je l’espère pour toujours, même si le clonage du genre humain apporte comme pour le pain et le poisson sa multiplication en nombre.

FIN, septembre 1997.